Ida

Aujourd’hui, détour chez Alphonse Allais. Cette marche funèbre m’a beaucoup plu, tout comme Ida, avec qui il vaut mieux rester discret!

Ida

Peste ! ma chère, comme te voilà mise !

Je ne reconnus pas, tout d’abord, la belle dame qui, du haut de son superbe landau, me souriait avec tant de bonne grâce.
Certainement, je la connaissais, mais qui diable était-ce ?
Brusquement, je me souvins : c’était Ida, la belle Ida, mais combien forcie !

Autrefois, elle semblait une jolie petite pintade ; maintenant, c’est d’une majestueuse oie grasse qu’elle avait l’air.
Nous sommes-nous amusés avec cette pauvre Ida, dans le temps, dans le bon temps !
Mon Dieu, qu’elle était bête ! Mais d’un bête ! La lune, auprès d’elle, était un miracle d’astuce et de subtilité.

C’est elle qui nous disait un jour, avec un petit air mystérieux et le touchant aplomb de l’inconscience :

— Il y un maréchal de France qui me fait la cour en ce moment.

— Ah diable ! Mac-Mahon ?

— Non, pas Mac-Mahon.

— Canrobert, alors ?

— Non, pas Canrobert.

— Mais espèce de dinde, puisqu’il n’y a plus que ces deux-là.

— Oui, mais le mien, c’est un maréchal de France… belge !

Ida posait chez les peintres et faisait la joie des ateliers, depuis la place Pigalle jusqu’au bout de l’avenue de Villiers.
C’était à qui lui conterait les bourdes les plus extravagantes et des histoires à vous faire enfermer à Charenton dans les vingt-quatre heures.

La belle Ida écoutait ces insanités de toute l’avidité de ses petites oreilles roses et n’avait rien de plus pressé que de les colporter soigneusement le lendemain et les jours suivants. Aussi, cette jolie personne était-elle recherchée dans les ateliers autant pour sa conversation que pour son enviable plastique.

— Qu’est-ce que tu as fait, hier, ma petite Ida ?

— J’ai posé chez Jacquet.

— Ah !… Et qu’est-ce qu’il fait, Jacquet, en ce moment ?

— Une aquarelle épatante. Ça se passe sous Louis XIII… Je ne vous dis que ça !

— Fiche-moi la paix, avec ton Jacquet !… On sait comme il les fait, ses aquarelles !… C’est du propre !

— Quoi donc ?

— Non, c’est trop grave, je ne puis pas te le dire… Si ça venait à se savoir, il serait fichu, ton Jacquet, ce Jacquet dont tu fais ton Dieu !

— Je vous prie, racontez-moi cela.

— Tu me promets de n’en parler à personne ?

— Je vous le jure.

— Eh bien ! Jacquet met de l’eau dans ses aquarelles, tu entends, Ida ? Il met de l’eau dans ses aquarelles. Faut être rudement cochon tout de même.

— Ah !… Et vous en êtes sûr ?

— Sûr, comme je te vois. Je connais un riche amateur qui en a fait analyser une au Laboratoire municipal. Girard a trouvé 40 % d’eau.

Le lendemain de cette conversation, nous déjeunions au Rat-Mort avec Ida et quelques joyeux peintres. L’un de nous prononça le nom de Jacquet. La physionomie d’Ida revêtit une expression mystérieuse qui nous frappa tous. Sur notre insistance :

— Jacquet ! fit-elle. Encore un drôle de pistolet, celui-là !

— Qu’est-ce qu’il t’a fait ?

— Oh ! à moi, rien, mais n’empêche que c’est un drôle de pistolet, et que si je voulais dire ce que je sais, il serait très embêté… très-em-bê-té !

Nous n’eûmes pas grand mal, comme vous pensez, à extirper la terrible révélation : cette crapule de Jacquet mettait de l’eau dans ses aquarelles ! Au bout de trois ou quatre jours, tous les ateliers de Montmartre, de la plaine Monceaux et des Ternes, étaient au courant des inqualifiables procédés artistiques de Jacquet.

— Sais-tu ce que tu devrais faire, Ida ?

— Non.

— Eh bien ! tu devrais prévenir Jacquet. Il t’aime beaucoup, et il acceptera très bien que tu lui parles de cette affaire. D’ailleurs, c’est un service à lui rendre.

— Je n’oserai jamais.

Au fond, Ida était enchantée. Elle alla trouver le peintre, et avec des petites mines, des réticences, des protestations d’amitié, elle finit par tout dire : cela se savait ! Jacquet parut atterré. Visiblement ému, il prit dans ses mains les mains d’Ida :

— Comment, ça se sait ?

— Mais on ne parle que de ça !

— Ah ! merci, Ida, merci du service que vous me rendez en venant m’avertir. C’est mon honneur d’artiste, ma vie, peut-être, que vous me sauvez !

Et longtemps après, quand on parlait de Jacquet devant Ida, elle prenait un petit air extraordinairement malin pour vous dire :

— Jacquet !… Encore un qui me doit une belle chandelle !

Extrait de Rose et Vert-Pomme, publié en 1894

La Loreley

Parmi tous les écrits sur la Loreley, j’ai choisi celui que je trouvais le plus beau, le poème d’Apollinaire.

La Loreley

À Bacharach il y avait une sorcière blonde
Qui laissait mourir d’amour tous les hommes à la ronde

Devant son tribunal l’évêque la fit citer
D’avance il l’absolvit à cause de sa beauté

Ô belle Loreley aux yeux pleins de pierreries
De quel magicien tiens-tu ta sorcellerie

Je suis lasse de vivre et mes yeux sont maudits
Ceux qui m’ont regardé évêque en ont péri

Mes yeux ce sont des flammes et non des pierreries
Jetez jetez aux flammes cette sorcellerie

Je flambe dans ces flammes ô belle Loreley
Qu’un autre te condamne tu m’as ensorcelé

Évêque vous riez Priez plutôt pour moi la Vierge
Faites-moi donc mourir et que Dieu vous protège

Mon amant est parti pour un pays lointain
Faites-moi donc mourir puisque je n’aime rien

Mon cœur me fait si mal il faut bien que je meure
Si je me regardais il faudrait que j’en meure

Mon cœur me fait si mal depuis qu’il n’est plus là
Mon cœur me fit si mal du jour où il s’en alla

L’évêque fit venir trois chevaliers avec leurs lances
Menez jusqu’au couvent cette femme en démence

Va-t’en Lore en folie va Lore aux yeux tremblants
Tu seras une nonne vêtue de noir et blanc

Puis ils s’en allèrent sur la route tous les quatre
La Loreley les implorait et ses yeux brillaient comme des astres

Chevaliers laissez-moi monter sur ce rocher si haut
Pour voir une fois encore mon beau château

Pour me mirer une fois encore dans le fleuve
Puis j’irai au couvent des vierges et des veuves

Là-haut le vent tordait ses cheveux déroulés
Les chevaliers criaient Loreley Loreley

Tout là-bas sur le Rhin s’en vient une nacelle
Et mon amant s’y tient il m’a vue il m’appelle

Mon cœur devient si doux c’est mon amant qui vient
Elle se penche alors et tombe dans le Rhin

Pour avoir vu dans l’eau la belle Loreley
Ses yeux couleur du Rhin ses cheveux de soleil

Extrait d’Alcools, publié en 1913

Le traitement du Docteur Tristan

Nous continuons notre calendrier de l’avent, et je partage ce texte d’Auguste Villiers de L’Isle Adam. Je ne pouvais pas le garder pour moi au vu de la situation actuelle!

Le traitement du Docteur Tristan

Hurrah ! C’en est fait ! En joie ! For ever !!! Le Progrès nous emporte en son torrent. Lancés comme nous le sommes, tout temps d’arrêt serait un véritable suicide. Victoire ! victoire ! La vitesse de notre entraînement prend des proportions de brouillard tellement admirables que c’est à peine si nous avons le loisir de distinguer autre chose que l’extrémité de notre propre nez.

Pour échapper à l’horrible hypnotisme qui pourrait s’en ensuivre, avons-nous d’autres ressources que celle de fermer définitivement les yeux ? Non. Pas d’autre. Abaissons donc les paupières et laissons-nous aller.

Que de découvertes ! Que d’inventions, butyreuses pour tous ! L’Humanité devient, entre deux déluges, un fait, positivement divin ! Récapitulons :

1° Poudre de riz noire, pour éclairer le teint des nègres marrons ;

2° Réflecteurs du Dr Grave, qui vont, dès demain, couvrir d’affiches le vaste mur du ciel nocturne ;

3° Toiles d’araignée artificielles pour chapeaux de savants ;

4° Machine-à-Gloire de l’illustre Bathybius Bottom, le parfait baron moderne ;

5° L’Eve-nouvelle, machine électro-humaine (presque une bête !…), offrant le clichage du premier amour, par l’étonnant Thomas Alva Edison, l’ingénieur américain, le Papa du Phonographe.

Mais, chut ! Voici du nouveau ! Voici encore du nouveau !… Toujours !… Cette fois, c’est la Médecine qui va nous éblouir. Écoutons ! Un stupéfiant praticien, le Dr T. Chavassus, vient de trouver un traitement radical des Bruits, Bourdonnements, et tous autres troubles du canal auditif. Il guérit jusqu’aux personnes qui entendent de travers, maladie devenue contagieuse de nos jours. Chavassus, enfin, possédant, à fond, la connaissance de tous les tambours de l’ouïe humaine, s’adresse, d’une façon intellectuelle, à ces gens nerveux qui sentent trop vite, comme on dit, la Puce à l’oreille ! Il calme les démangeaisons que, par exemple, la sensation des « outrages » éveille encore derrière l’appendice auriculaire de certains humains en retard et demeurés trop susceptibles ! Mais son triomphe, sa spécialité, c’est la cure des personnes qui « entendent des Voix », soit les Jeanne d’Arc, par exemple. C’est là son titre principal à l’estime publique.

Le traitement du Dr Chavassus est tout rationnel ; sa devise est : « Tout pour le Bon-Sens et par le Bon-Sens ! » Plus d’inspirations héroïques à craindre, avec lui. Ce prince du savoir empêcherait un malade de distinguer jusqu’à la voix de sa conscience, au besoin. Et il garantit, à forfait, que toute Jeanne d’Arc, au sortir de ses mains éclairées, n’entendra plus aucune espèce de Voix (pas même la sienne), et que les tambours des oreilles seront, chez elle, aussi voilés que tout tambour sérieux et rationnel doit l’être aujourd’hui.

Plus de ces entraînements irréfléchis, dus, par exemple, à l’excitation que les vieux chants d’une patrie éveillent, maladivement, dans le cœur de quelques derniers enthousiastes ! Plus d’enfantillages ! Ne craignons plus de reconquérir des provinces à l’étourdie ! Le Docteur est là. Seriez-vous tourmenté par quelques lointains appels des sirènes de la Gloire ?… Chavassus vous fera passer ces bourdonnements d’oreilles. Entendez-vous des accents sublimes, dans le silence, comme si l’âme de votre pays vous parlait ?… Éprouvez-vous des sursauts d’honneur révolté lorsque le sentiment du courage vaincu et de l’indomptable espoir des grands lendemains s’allume en votre cœur et fait rougir le lobe de vos oreilles ?… Vite ! vite ! chez le Docteur : il vous ôtera ces démangeaisons-là !

Ses consultations sont de deux à quatre. Et quel homme affable ! charmant ! irrésistible ! Vous pénétrez dans son cabinet, pièce décorée avec cette ornementation sévère qui convient à la Science. Pour tout objet de luxe, vous apercevez une botte d’oignons appendue au-dessous d’un buste d’Hippocrate, pour indiquer aux personnes sentimentales qu’elles pourront se procurer, au besoin, des larmes de gratitude après succès.

Chavassus vous indique un fauteuil scellé dans le parquet. À peine y êtes-vous commodément installé, que de brusques crampons, pareils à des griffes de tigre, paralysent, à l’instant même, chez vous, le plus léger mouvement. — Le Docteur, alors, vous regarde pendant quelque temps, bien en face, en haussant les sourcils, en poussant sa joue avec sa langue et un cure-dents à la main, vous témoignant, ainsi, du violent intérêt que vous lui inspirez.

— Avez-vous eu souvent l’oreille basse, dans la vie ? vous demande-t-il.

— Mais… comme tout le monde, aujourd’hui, répondez-vous, gaiement. Souventes fois, pour me distraire.

— Espérez, en ce cas, reprend le Docteur. Ce sont des échos ; mon ami ; ce ne sont pas des Voix que vous avez entendues.

Et soudain, se précipitant sur votre oreille, il y colle sa bouche. Puis, avec une intonation d’abord lente et basse, mais qui ne tarde pas à s’enfler comme le rugissement de la foudre, il y articule ce seul mot : « humanité ». Les yeux sur son chronomètre, il en arrive, après vingt minutes, à le prononcer dix-sept fois par seconde, sans en confondre les syllabes, résultat conquis par bien des veilles ! fruit de nombreux et périlleux exercices.

Il répète donc ce mot, de cette manière surprenante, en votre dite oreille : non point que ce vocable représente, à son esprit, un sens quelconque ! Au contraire ! (Il ne s’en sert, personnellement, que comme certain chanteur se servait, tous les matins, du mot « Carcassonne », pour se nettoyer le gosier, et voilà tout.) Mais il lui attribue des vertus magiques et il prétend que lorsqu’il a bien endormi, châtré et englué le cervelet d’un malade avec ce mot-là, la guérison est aux trois quarts obtenue.

Cela fait, il passe à l’autre oreille et y susurre, avec les inflexions d’une tyrolienne, environ nonante Queues-de-mots, de sa confection. Ces Queues-de-mots, jouent sur les désinences de certains termes, aujourd’hui démodés et dont il est presque impossible de retrouver la signification, par exemple de mots tels que : Générosité !… Foi !… Désintéressement !… Âme immortelle !… etc., et autres expressions fantastiques. À la fin, vous l’écoutez en remuant doucement la tête de haut en bas ; vous souriez, dans une sorte d’extase.

Au bout d’une demi-heure, le vase de votre entendement étant rempli de la sorte, il devient nécessaire de le boucher, n’est-il pas vrai ?… de peur que son précieux contenu ne s’évente. Chavassus, donc, aux approches du moment qu’il juge psychologique, vous introduit dans les oreilles deux fils d’induction tout particulièrement enduits, préparés et saturés d’un fluide positif dont il a le secret. Chut ! ne bougeons plus !… Il touche l’interrupteur d’une pile voisine ; l’étincelle part dans votre oreille. Trente mille cymbales résonnent sous votre crâne. Les crampons et le fauteuil retiennent le bond terrible dont vous savourez, intérieurement, l’élan contenu.

— Eh bien ! — Quoi ?… quoi ?… quoi ?… ne cesse de vous répéter, en souriant, le Docteur.

Seconde étincelle. Crac ! Cela suffit. Victoire !… Le tympan est crevé, c’est-à-dire ce point mystérieux, ce point malade, ce point inquiétant qui, dans le tympan de votre misérable oreille, apportait à votre esprit ces bourdonnements de gloire, d’honneur et de courage. Vous êtes sauvé. Vous n’entendez plus rien. Miracle ! L’Abstraction et la Queue-de-mot couvrent, en vous, tous cris de colère devant le vieil Idéal assassiné ! L’amour exclusif de votre santé et de vos aises vous inspire un mépris éclairé de toutes les offenses ! vous voici, désormais, à l’épreuve de dix mille claques. Enfin !!! Vous respirez. Chavassus vous délivre une pichenette sur le nez, en signe de guérison ; vous vous levez ; vous êtes LIBRE…

Si vous appréhendez quelques puérils regains de dignité, si, en un mot, vous doutez encore, le Docteur Tristan, tout en mâchonnant son cure-dents, détache, à la chute de vos lombes, un fort coup de pied, que vous recevez d’un cœur débordant de gratitude et en regardant la botte d’oignons. Vous voilà rassuré. Vous partez après l’avoir couvert d’or. Vous sortez de chez lui, frais, dispos, leste (en ce bel habit noir, vulgò sifflet, alias queue-de-pie, avec lequel vous portez, si divinement, le deuil des mots que vous avez tués) ; les mains dans les poches, au gai soleil, la mine entendue, l’œil fin, l’esprit bien délivré de toutes ces Voix vaines et confuses qui, la veille encore, vous harcelaient. Vous sentez le bon-sens couler, comme un baume, dans tout votre être. Votre indifférence… ne connaît plus de frontières. Vous êtes sacré par un raisonnement qui vous rend supérieur à toutes les hontes. Vous êtes devenu un homme de l’Humanité.

Extrait de Contes Cruels, publiés en 1893

Alors, prêts à devenir des hommes de l’Humanité?

Calendrier de l’Avent 2020!

Vous ne l’attendiez plus, il est revenu!

Quasiment deux ans après mon dernier article, j’avais besoin de voyager de nouveau… virtuellement…

C’est pourquoi cette année je vous propose une petite sélection de contes et légendes autour de Noël, mais pas seulement.
D’ailleurs avant de commencer : si vous connaissez des textes assez courts en rapport avec le sujet, je suis preneuse, il m’en manque quelques-uns…

Commençons donc notre calendrier par cette nouvelle de Maupassant!

Nuit de Noël

— Le Réveillon ! le Réveillon ! Ah ! mais non, je ne réveillonnerai pas !

Le gros Henri Templier disait cela d’une voix furieuse, comme si on lui eût proposé une infamie. Les autres, riant, s’écrièrent : « Pourquoi te mets-tu en colère ? » Il répondit : « Parce que le réveillon m’a joué le plus sale tour du monde, et que j’ai gardé une insurmontable horreur pour cette nuit stupide de gaieté imbécile. »

— Quoi donc ?

— Quoi ? Vous voulez le savoir ? Eh bien, écoutez.

Vous vous rappelez comme il faisait froid, voici deux ans, à cette époque ; un froid à tuer les pauvres dans la rue. La Seine gelait ; les trottoirs glaçaient les pieds à travers les semelles des bottines ; le monde semblait sur le point de crever. J’avais alors un gros travail en train et je refusai toute invitation pour le réveillon, préférant passer la nuit devant ma table. Je dînai seul ; puis je me mis à l’œuvre. Mais voilà que, vers dix heures, la pensée de la gaieté courant Paris, le bruit des rues qui me parvenait malgré tout, les préparatifs de souper de mes voisins, entendus à travers les cloisons, m’agitèrent. Je ne savais plus ce que je faisais ; j’écrivais des bêtises ; et je compris qu’il fallait renoncer à l’espoir de produire quelque chose de bon cette nuit-là. Je marchai un peu à travers ma chambre. Je m’assis, je me relevai. Je subissais, certes, la mystérieuse influence de la joie du dehors, et je me résignai. Je sonnai ma bonne et je lui dis : « Angèle, allez m’acheter de quoi souper à deux : des huîtres, un perdreau froid, des écrevisses, du jambon, des gâteaux. Montez-moi deux bouteilles de champagne ; mettez le couvert et couchez-vous. »Elle obéit, un peu surprise. Quand tout fut prêt, j’endossai mon pardessus, et je sortis. Une grosse question restait à résoudre : Avec qui allais-je réveillonner ? Mes amies étaient invitées partout. Pour en avoir une, il aurait fallu m’y prendre d’avance. Alors, je songeai à faire en même temps une bonne action. Je me dis : Paris est plein de pauvres et belles filles qui n’ont pas un souper sur la planche, et qui errent en quête d’un garçon généreux. Je veux être la Providence de Noël d’une de ces déshéritées. Je vais rôder, entrer dans les lieux de plaisir, questionner, chasser, choisir à mon gré. Et je me mis à parcourir la ville. Certes, je rencontrai beaucoup de pauvres filles cherchant aventure, mais elles étaient laides à donner une indigestion, ou maigres à geler sur pied si elles s’étaient arrêtées.

J’ai un faible, vous le savez, j’aime les femmes nourries. Plus elles sont en chair, plus je les préfère. Une colosse me fait perdre la raison. Soudain, en face du théâtre des Variétés, j’aperçus un profil à mon gré. Une tête, puis, par-devant, deux bosses, celle de la poitrine, fort belle, celle du dessous surprenante : un ventre d’oie grasse. J’en frissonnai, murmurant : « Sacristi, la belle fille ! » Un point me restait à éclaircir : le visage. Le visage, c’est le dessert ; le reste c’est… c’est le rôti. Je hâtai le pas, je rejoignis cette femme errante, et, sous un bec de gaz, je me retournai brusquement. Elle était charmante, toute jeune, brune, avec de grands yeux noirs. Je fis ma proposition, qu’elle accepta sans hésiter. Un quart d’heure plus tard, nous étions attablés dans mon appartement. Elle dit en entrant : « Ah ! on est bien ici. »Et elle regarda autour d’elle avec la satisfaction visible d’avoir trouvé la table et le gîte en cette nuit glaciale. Elle était superbe, tellement jolie qu’elle m’étonnait, et grosse à ravir mon cœur pour toujours. Elle ôta son manteau, son chapeau ; s’assit et se mit à manger ; mais elle ne paraissait pas en train ; et parfois sa figure un peu pâle tressaillait comme si elle eût souffert d’un chagrin caché. Je lui demandai : « Tu as des embêtements ? »Elle répondit : « Bah ! oublions tout. »Et elle se mit à boire. Elle vidait d’un trait son verre de champagne, le remplissait et le revidait encore, sans cesse. Bientôt un peu de rougeur lui vint aux joues ; et elle commença à rire. Moi, je l’adorais déjà, l’embrassant à pleine bouche, découvrant qu’elle n’était ni bête, ni commune, ni grossière comme les filles du trottoir. Je lui demandai des détails sur sa vie. Elle répondit : « Mon petit, cela ne te regarde pas ! »Hélas ! une heure plus tard…Enfin, le moment vint de se mettre au lit, et, pendant que j’enlevais la table dressée devant le feu, elle se déshabilla vivement et se glissa sous les couvertures. Mes voisins faisaient un vacarme affreux, riant et chantant comme des fous ; et je me disais : « J’ai eu rudement raison d’aller chercher cette belle fille ; je n’aurais jamais pu travailler. »Un profond gémissement me fit me retourner. Je demandai : « Qu’as-tu, ma chatte ? » Elle ne répondit pas, mais elle continuait à pousser des soupirs douloureux, comme si elle eût souffert horriblement. Je repris : « Est-ce que tu te trouves indisposée ? »Et soudain elle jeta un cri, un cri déchirant. Je me précipitai, une bougie à la main. Son visage était décomposé par la douleur, et elle se tordait les mains, haletante, envoyant du fond de sa gorge ces sortes de gémissements sourds qui semblent des râles et qui font défaillir le cœur. Je demandai, éperdu : « Mais qu’as-tu ? dis-moi, qu’as-tu ? »Elle ne répondit pas et se mit à hurler. Tout à coup les voisins se turent, écoutant ce qui se passait chez moi. Je répétais : « Où souffres-tu, dis-moi, où souffres-tu ? »Elle balbutia : « Oh ! mon ventre ! mon ventre ! »D’un seul coup je relevai la couverture, et j’aperçus…Elle accouchait, mes amis.

Alors je perdis la tête ; je me précipitai sur le mur que je heurtai à coups de poing, de toute ma force, en vociférant : « Au secours, au secours ! » Ma porte s’ouvrit ; une foule se précipita chez moi, des hommes en habit, des femmes décolletées, des Pierrots, des Turcs, des Mousquetaires. Cette invasion m’affola tellement que je ne pouvais même plus m’expliquer. Eux, ils avaient cru à quelque accident, à un crime peut-être, et ne comprenaient plus. Je dis enfin : « C’est… c’est… cette… cette femme qui… qui accouche. »Alors tout le monde l’examina, dit son avis. Un capucin surtout prétendait s’y connaître, et voulait aider la nature. Ils étaient gris comme des ânes. Je crus qu’ils allaient la tuer ; et je me précipitai, nu-tête, dans l’escalier pour chercher un vieux médecin qui habitait dans une rue voisine. Quand je revins avec le docteur, toute ma maison était debout ; on avait rallumé le gaz de l’escalier ; les habitants de tous les étages occupaient mon appartement ; quatre débardeurs attablés achevaient mon champagne et mes écrevisses. À ma vue, un cri formidable éclata, et une laitière me présenta dans une serviette un affreux petit morceau de chair ridée, plissée, geignante, miaulant comme un chat ; et elle me dit : « C’est une fille. »Le médecin examina l’accouchée, déclara douteux son état, l’accident ayant eu lieu immédiatement après un souper, et il partit en annonçant qu’il allait m’envoyer immédiatement une garde-malade et une nourrice. Les deux femmes arrivèrent une heure après, apportant un paquet de médicaments. Je passai la nuit dans un fauteuil, trop éperdu pour réfléchir aux suites.

Dès le matin, le médecin revint. Il trouva la malade assez mal.Il me dit : « Votre femme, monsieur… » Je l’interrompis : « Ce n’est pas ma femme. » Il reprit : « Votre maîtresse, peu m’importe. » Et il énuméra les soins qu’il lui fallait, le régime, les remèdes. Que faire ? Envoyer cette malheureuse à l’hôpital ? J’aurais passé pour un manant dans toute la maison, dans tout le quartier. Je la gardai. Elle resta dans mon lit six semaines. L’enfant ? Je l’envoyai chez des paysans de Poissy. Il me coûte encore cinquante francs par mois. Ayant payé dans le début, me voici forcé de payer jusqu’à ma mort. Et, plus tard, il me croira son père. Mais, pour comble de malheur, quand la fille a été guérie… elle m’aimait… elle m’aimait éperdument, la gueuse !

— Eh bien ?

— Eh bien, elle était devenue maigre comme un chat de gouttière ; et j’ai flanqué dehors cette carcasse qui me guette dans la rue, se cache pour me voir passer, m’arrête le soir quand je sors, pour me baiser la main, m’embête enfin à me rendre fou. Et voilà pourquoi je ne réveillonnerai plus jamais.

Texte intégral publié en 1882

J’espère que ce nouveau thème vous plaît, dites-moi ce que vous en pensez, si le texte est trop long, c’est le moment de faire des ajustements.

A demain pour un nouvel épisode!

Les Churchkhela, confiserie géorgienne

Je vous avais parlé dans mon article sur Noël en Géorgie (à retrouver ici : clic!) de ces confiseries qui ressemblent à des saucissons, à base de noix et de raisin. Je les ai essayés, ils ont été validés, alors je vous livre la recette! C’est une version très « occidentalisée », avec des ingrédients de tous les jours. Par contre, je vous préviens tout de suite, j’ai fait mes churchkhela au feeling, les quantités sont donc données à peu près!

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Noël en Sicile

Buongiorno! Bonjour!

Benvenuti in Sicilia!! Bienvenue en Sicile!!

La dernière destination de notre tour du monde était assez évidente, nous voilà donc en Italie. Les traditions diffèrent quelque peu selon les régions, je me suis donc attelée à la plus belle (en toute objectivité!).

Bienvenue au pays des célébrations, des processions qui leur sont associées, et surtout de la famille et des repas gargantuesques!

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Noël en Colombie

Buenos dias!! Bonjour!!

Bienvenido a Colombia! Bienvenue en Colombie!

Dernière escale en pays chaud, où Noël est fêté pendant les vacances d’été. Ici, cet évènement est célébré de façon grandiose en musique, en lumière, mais c’est aussi l’un des pays les plus croyants du monde, et leur religiosité se ressent dans la manière dont ils abordent la période de fêtes.

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Noël en Géorgie

გამარჯობა!! Gamarjoba!! Bonjour!!

კეთილი იყოს თქვენი მობრძანება საქართველოში! k’etili iq’os tkveni mobrdzaneba sakartveloshi! Bienvenue en Géorgie!

Je vous emmène aujourd’hui en Géorgie à l’extrême sud-est de l’Europe, pays voisin de la Turquie, l’Arménie, l’Azerbaïdjan et la Russie.

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Noël en Inde

नमस्ते! Namaste! Bonjour!

भारत में आपका स्वागत है ! Bhaarat mein aapaka svaagat hai! Bienvenue en Inde!

Seulement 2,3% de la population indienne est chrétienne, soit 23 millions de personnes sur 1,20 milliard d’habitants. Et pourtant, Noël est très fêté en Inde, dans les grandes villes, telles New Delhi ou Mumbai, et les contrées chrétiennes, notamment dans le sud du pays (Kerala, Tamil Nadu ou Goa), et à Orissa dans le nord.

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