Une année qui finit, de Jules Claretie

Et voilà, c’est la fin de ce calendrier de l’Avent.

Je vous souhaite un très beau Noël et vous donne rendez-vous pour l’année prochaine !

Une année qui finit

Je viens de brûler mon vieil almanach, l’almanach que j’avais accroché, tout doré, tout souriant, l’an passé, près de la cheminée. Je l’ai mis sur le feu, n’ayant plus besoin de lui, content de le voir finir. C’est d’abord le ruban, le petit ruban rose, un peu jauni par ces douze mois, qui s’est embrasé et a brusquement disparu. L’almanach était encore intact ; je pouvais lire le nom de ces jours à présent parcourus, dépensés, oubliés. Pauvre almanach, comme je lui avais — je m’en souviens — souhaité la bonne année, en lui disant : « Réponds-moi ! que m’apportes-tu d’heureux? »

On croit toujours que ces morceaux de carton valent mieux que les autres. Mais plus on avance, plus on s’aperçoit que les hommes et les almanachs se ressemblent toujours.

Celui-ci, cependant, sur le brasier, semblait se plaindre. Il gémissait avant de brûler et (les choses ont leurs agonies) se tordait, comme pour me dire : «De quoi suis-je coupable? » Tout à coup, la flamme a éclaté, l’enveloppant, le caressant, toute joyeuse de dévorer quelque chose, et quelle chose, une année ! Les colonnes des mois sont devenues noires, le carton s’est effeuillé, s’est divisé, tombant en fragments où couraient ces longues files d’étincelles qui ressemblent à des armées en marche.

Les noms de jours, les noms de mois s’effaçaient… Je me suis trouvé devant un peu de poussière noire — tout ce qui nous teste d’une année finie, — des cendres !

Que j’ai bien fait de le brûler : au moins il ne me reste rien sous les yeux des journées qui viennent de finir. Le souvenir seul, et c’est bien assez ! Je ne reverrai pas ce carré de carton où je cherchais les jours de fête, où je marquais chaque nom de saint ou de sainte par une espérance — calendrier en avenir que je m’étais construit et qui n’était qu’un calendrier en Espagne.

Au feu, ces almanachs menteurs !

Pourquoi ne peut-on avec eux brûler d’un seul coup le vieil homme, dépouiller le passé, changer de peines comme on change de vêtements ?…

En Amérique, dans quelques cités industrielles de l’Angleterre où les maisons sont construites en bois, on met le feu tous les ans aux demeures. On se réchauffe aux débris des vieilles habitations, et l’on en construit à côté de nouvelles : « Je voudrais vivre ainsi, disait un jour Michelet, dans un renouvellement perpétuel ! »

Pourtant, je trouve qu’il vient vite — et tout seul — ce renouvellement, et qu’on n’a besoin de rien détruire. Les choses tombent d’elles-mêmes, et les hommes et les sentiments. Qu’il en emporte, de parcelles de chacun de nous, ce vieil almanach, d’illusions détruites, d’amitiés perdues, d’espoirs aux ailes brisées. Laissons tout cela partir, laissons s’envoler les hirondelles !

Mais comment tant de choses, dites-moi, peuvent-elles tenir sur un morceau de papier satiné? Trois cent soixante-cinq jours : c’est bien court, c’est bien long.

Je ne regarde pas sans un certain frisson l’almanach nouveau. S’il pouvait parler, s’il pouvait nous dire…

Bah ! qu’il se taise ! Toute nouvelle année est une nouvelle maîtresse.

On sait bien qu’elle nous trompera, que ses serments sont de chrysocale ; on sait qu’elle promet et qu’elle ne tient pas, qu’elle donne plus de morsures que de baisers, que si elle a des lèvres, elle a des ongles, qu’elle est femme comme les autres, mais on ne reculerait pas pour un empire. En route. Et, d’ailleurs, cette année nouvelle, si elle se joue de nous, elle en trompera bien d’autres avec nous ! En fait de maîtresses aussi : c’est une consolation.

A la place du vieil almanach en cendres, j’ai accroché, non sans émotion, l’almanach tout neuf, l’almanach brillant de l’an nouveau.

La Lecture, 1887

Le Verre, de François-Charles Panard

Voici une dernière poésie, juste avant que les bulles coulent à flot.

François-Charles Panard, qui semble être son vrai nom, est un chansonnier du XVIIIè siècle, et membre de la première Société du Caveau. Son verre, dans lequel une bouteille de Bordeaux pouvait tenir (!), était une relique gardée précieusement et exposée aux réunions de la Société jusqu’en 1939.

Aujourd’hui la Société a disparu, mais son héritage demeure dans des cabarets tels que le Caveau de la République, devenu Le République depuis, où des humoristes se moquent encore du monde actuel.

Trinquons donc avec Le Verre, de Panard, qui, si vous êtes attentifs, est un calligramme !

Le Verre

Nous ne pouvons rien trouver sur la terre,
Qui soit si bon, ni si beau que le verre.
Du tendre amour berceau charmant,
C’est toi, champêtre fougère
C’est toi qui sers à faire
L’heureux instrument
Où souvent pétille,
Mousse et brille,
Le jus qui rend
Gai, riant,
Content.
Quelle douceur
Il porte au cœur !
Tôt,
Tôt,
Tôt,
Qu’on m’en donne,
Qu’on l’entonne ;
Tôt
Tôt,
Tôt,
Qu’on m’en donne
Vite et comme il faut ;
L’on y voit, sur ses flots chéris,
Nager l’Allégresse et les ris.

Le Cyclope, de Jean Giraudoux

Le mythe bien connu du Cyclope est ici revu et corrigé, de façon burlesque, par Giraudoux. Fraîchement recruté rédacteur au journal Le Matin, c’est le premier texte qu’il a publié, mais sous un pseudonyme : J. E. Manière.

Giraudoux fait ici de nombreuses allusions à la littérature grecque, clin d’œil à ses études à Lakanal, et même au journal Le Matin lui-même, qui se revendiquait comme novateur, « à l’américaine ».

Je me suis bien amusée à le lire, j’espère que vous aimerez autant !

Le Cyclope

Le vingt et unième jour, Ulysse et ses compagnons s’aperçurent que les vivres finissaient par manquer. Quelques matelots africains s’étaient même attaqués aux fourrages, ce qui enlevait jusqu’à la ressource suprême de tirer à la courte paille.

Par bonheur, le plus favorable des vents poussa le navire sur une île où ils se repurent de coquillages, qu’ils arrosèrent d’une succulente eau de source. Ils fumaient du varech à la seule ombre qu’ils aient pu trouver, celle d’une caverne, quand un fracas effroyable les fit tressaillir.

– Voilà ma veine, dit l’astucieux Ulysse ; pour une fois, depuis dix ans, que je fume ma pipe en repos, il me faut tomber sur une île volcanique.

Le médecin du vaisseau, Hydrophonte, le rassura.

– Astucieux Ulysse, dit-il, ce n’est pas un volcan qui tousse, mais le Cyclope. Il serait aussi faux de conclure que cette île est inhabitée, parce qu’elle est sans végétation, que de croire désert le cerveau du vieux Nestor, que nulle chevelure ne recouvre. Elle est la terre d’une race de géants, appelés Cyclopes parce qu’ils ont quarante pieds de haut, un œil unique au milieu du front, et se nourrissent de laitage, quand l’occasion ne leur amène point, comme aujourd’hui, un quarteron de ces Grecs, dont la chair,
comme on le sait, est réputée.

Il dit, et un troupeau de brebis gigantesque se précipita dans la caverne, poussant devant lui un troupeau d’ombres plus terrible encore. Le géant apparut dans l’embrasure de la porte de rochers. Il n’était plus possible de fuir. L’astucieux Ulysse s’avança et prononça des paroles ailées :

– Ô Cyclope, dit-il, ce n’est pas deux, ce n’est pas quatre, ce n’est pas six yeux qui suffiraient pour admirer Celui que tu plaças, avec tant d’à-propos, au milieu d’un front qui paraîtrait peut-être dégarni, puisque tes cheveux battent une savante retraite vers le derrière de ta tête. Ton œil est le bouclier contre
lequel se brisent les rayons, flèches d’Apollon. Ton sourcil, pendant ton sommeil, est l’arc d’ébène que bande Astarté, déesse de la nuit ; les sources de cristal sont les monocles que tu en laissas négligemment tomber. Tu es un sujet d’envie pour Thersite qui, même depuis qu’il est borgne, continue à loucher, pour Junon, dont les yeux sont bigles, et pour l’Amour lui-même qui, dans le désir de te ressembler, s’apposa sur l’œil droit un bandeau qui glissa aussi, le maladroit, sur l’œil gauche.

Le Cyclope, flatté, s’inclina, et les matelots, agitant leurs bras comme une trirème agite ses rames, s’écrièrent :

– Hourra ! Hourra ! Hourra pour le Cyclope ! L’Amour essaie de lui ressembler. Mais autant vouloir manger le potage de Corinthe avec de petits bâtons. L’Amour peut se cacher, fût- ce dans les bosquets de lauriers-roses.

Le Cyclope cligna de son œil et parla par borborygmes :

– Étranger, tu as la langue bien pendue. S’il est permis avec toi de n’avoir qu’un œil, il ne l’est pas de n’avoir qu’une oreille !

Alors les matelots claquèrent des mains, et gesticulèrent, se regardant, comme des figurants sur une scène d’opéra, quand le ténor affirme que sa fiancée est plus blanche que l’hermine.

– Ce n’est pas du miel qu’il y a sur les lèvres du Cyclope, comme sur celles du vieux Nestor, s’écrièrent-ils ; ou alors, c’est du miel où l’abeille oublia son aiguillon. Il a de la repartie comme un diable !

– Étrangers, dit le Cyclope, j’aime l’à-propos de vos discours. Je m’en voudrais de vous cacher qu’un jour viendra où vous me servirez de pâture. Mais que cela ne nous empêche point d’être amis. La cuisinière alerte tuera les poules, mais elle est la bienvenue dans la basse-cour, et la gent ailée, à l’envi, piaille de joie à sa vue.

Alors l’astucieux Ulysse et ses compagnons crièrent :

– Il a raison. Piaillons à l’envi ! L’enfant de Troyen qui affirmera que la cuisinière alerte n’est pas la meilleure amie des poules, nous lui enfoncerons dans sa bouche menteuse, à coups de maillet, une énorme betterave de Smyrne.

Le Cyclope roula quelques rochers devant la porte et s’assit.

– Et toi, dit-il, qui as la langue agile comme un python pendu par la queue, quel est ton nom ?

– Je m’appelle Personne, répondit Ulysse.

Le Cyclope s’étendit sur le foin et but quelques tonneaux de vin où Hydrophonte avait jeté, par précaution, un puissant narcotique.

– C’est un nom américain, fit-il, mais peu me chaut. Dis-moi, mon vieux Personne, dis-le-moi entre trois yeux, as-tu jamais aimé ?
– C’est selon, répondit l’astucieux Ulysse.
– Par aimer, reprit le Cyclope, j’entends être brûlé jusqu’aux moelles, écrire son nom dans la mer avec des quartiers de montagne habilement disposés, et, selon les circonstances, être partagé par l’envie de broyer l’objet aimé soit sur son cœur, soit sous un bon coup de massue.
– Voire, dit Ulysse, il y a dans l’amour à boire et à manger.
– L’objet aimé, continua le Cyclope, est, dans l’occurrence, la plus charmante petite nymphe qui ait foulé notre mère la Terre de ses pieds polissons. Mais je ne puis indiquer mon désir par des œillades et, quand je fais des vers, il n’y a que le premier qui rime.
– Pardon, demanda Ulysse, est-ce pour le bon motif ?
– Pour un meilleur encore, dit le Cyclope. Je suis bigame, et j’épouse, si c’est une condition, toute la famille. La mère est, ma foi…
– … Croustillante, souffla Ulysse.
– Non, reprit le Cyclope, c’est la sœur qui est croustillante. Mais je l’épouse aussi. Explique cela dans des vers que tu me feras.

Alors les matelots n’y tinrent plus, et crièrent :

– Hourra ! Hourra pour le Cyclope ! Il la connaît dans les angles. Son œil est l’astre autour duquel gravitent toutes les prunelles des nymphes. Que la sœur croustillante prenne bien garde à elle, quand elle ira baigner dans la mer ses petits pieds polis, semblables à des osselets.

Mais le Cyclope, étendu sur sa couche de foin, ronflait déjà. Les actifs matelots s’occupèrent à faire rougir la pointe de fer d’un énorme épieu. Les brebis, prévoyant un malheur, émettaient plaintivement la seconde lettre de l’alphabet.

– Attention, dit Ulysse, ayons l’œil, et le bon.

Six vigoureux gaillards soulevèrent la poutre et, au commandement de trois, l’enfoncèrent dans l’œil gigantesque, fermé comme une trappe sur les caves du sommeil. L’œil crissa, bouillit, rougit, déborda, comme une poêle dans laquelle on fait sauter une anguille au vin. Le Cyclope se mit sur son séant,
sauta sur ses pieds, puis en l’air, et se mit, hurlant, à courir en rond. Les moutons, effrayés, galopaient devant lui.

« Le salaud s’est réveillé », se dit l’astucieux Ulysse.

Le blessé poussait des cris auprès desquels les éclats de voix de l’acteur national Andocide, l’interprète de Sophocle, ne sont que des vagissements. Les Grecs, eux, affectaient négligemment de se tenir cois.

« Cause toujours, pensait Ulysse, tu m’intéresses. »

Le Cyclope causa et tourna en rond six heures et six autres heures encore. Puis, comme les brebis, fatiguées, s’étaient laissé choir et haletaient, il eut peur de les piétiner, et, accroupi au centre de la grotte, il se contenta de rugir, lançant parfois ses mains, au hasard, à droite ou à gauche. Mais il ne pouvait
attraper que des crabes, que les compagnons d’Ulysse avaient pêchés sur le rivage, et qu’ils s’amusaient à lui tendre au bout d’une baguette. Bientôt, les autres Cyclopes, attirés par les beuglements, s’assemblèrent devant la caverne.

– Hé ! Cyclope ! demandaient-ils, qu’est-ce qui t’arrive ? Qu’as-tu à ameuter ainsi les personnes ? Quel est le malotru qui t’a fait du mal ?
– Qui voulez-vous que ce soit, hurlait-il. C’est Personne. Malgré sa douleur, il affectait de prononcer le mot avec l’accent américain, les voisins secouaient la tête en riant.
– Ce Cyclope ! faisaient-ils, en montrant du doigt la partie de leur front où les simples mortels n’ont pas d’œil, nous avons toujours dit qu’il avait quelque chose là !

Et ils regagnaient leurs clos en lutinant leurs compagnes.

« Par Zeus, pensait Ulysse, le colin-maillard menace de traîner en longueur. J’avoue que je préférerais un partenaire plus mutin, ne fût-ce que Nausicaa. Voilà déjà le soir. Notre hôte prend trop à la lettre les devoirs de l’hospitalité ; il devrait sortir, c’est l’heure du berger. »

Mais les brebis, dont la faim se réveillait, bêlèrent, et le Cyclope fut ému de pitié. Il se traîna à la porte de la caverne, écarta quelques rochers, avec mille précautions, et les laissa passer. Sous le ventre de chacune, à la laine touffue, s’était accroché un matelot, et tous se glissèrent ainsi vers la lumière du jour. Ulysse s’était blotti sous le bélier, qui venait à la fin, et son cœur s’arrêta, car le Cyclope se consola quelques minutes à caresser son favori.

– Cher bélier, disait-il, c’est toi et non un autre qui seras désormais mon œil vénérable. Ramène chaque soir ton troupeau comme un roi qui pousse ses sujets devant lui, et tue de tes cornes, semblables à celles de Zeus, le loup, le chacal et le lynx que Pluton emporte !

Il dit. La trirème appareillait déjà, et les rangées de rames se levaient lentement et alternativement comme les pattes d’une langouste qui s’éveille. Le Cyclope, prévenu par le crissement des voiles et du gouvernail, se précipita sur le rivage et lança dans la direction du bruit des quartiers de montagne. Mais
Zéphyr emportait l’embarcation vers le nord. L’astucieux Ulysse mit ses mains en cornet devant sa bouche, et comme on était déjà au large, il fit venir dix hommes qui disposèrent devant lui leurs mains en porte-voix.

– Adieu, Cyclope, cria-t-il, et sans rancune. Apprends qu’il est prudent d’avoir un second œil, ne fût-ce que pour pleurer le premier, et crains les Grecs, même lorsqu’ils n’apportent pas de cadeaux !

Même pour ceux qui voyaient, le navire avait disparu. Alors, le Cyclope regagna sa demeure d’un pas trébuchant. À la porte de la caverne, les brebis qu’il n’avait pu traire la veille s’étaient assemblées et traînaient sur les galets leurs pis douloureux. Il les appela une par une, par leur nom, et s’acquitta de son office de berger. De grosses larmes salées tombaient dans le lait crémeux qui caillait aussitôt, et il fit ce
jour-là le plus délicieux de ses fromages.

Le Matin, 27 septembre 1908

M. Bougarel, nouveau riche, de Maurice Vaucaire

Encore une fois, les femmes ont toujours raison.
C’est comme ça.

M. Bougarel, nouveau riche

M. Bougarel, homme timide mais ambitieux, vient de gagner beaucoup d’argent — plus de quinze cent mille francs — dans les camemberts et les chaussures. Enhardi par cette veine inespérée, il croit qu’il va pouvoir tripler sa fortune et il met des fonds dans d’autres affaires.
Il n’est pas comme ces joueurs heureux qui convertissent immédiatement leur gain en bijoux, autos, et châteaux historiques ; au contraire, il économise, combine, étudie, se renseigne.

Le voilà maintenant administrateur d’une société fraîchement fondée : le Nouveau lait stérilisé. Il lui est si doux d’être administrateur une fois de plus et de l’imprimer sur ses cartes de visite. Mme Bougarel voit cela tout différemment.

— Tu te fais voler ! Ton président et ton administrateur-délégué de ta dernière société sont suspects.

Suspects ? Ça le fait pouffer de rire…

— Il n’est pas encore né celui qui me roulera.

Sa femme sait bien que tout ça c’est des mots, qu’il est timide comme une petite fille, qu’il n’osera jamais élever la voix dans une assemblée d’actionnaires, ni dans un conseil d’administration.

Cependant les paroles de Mme Bougarel ont tout de même produit leur effet. Ayant lu dans les annonces de son journal que M. Beaupertuis, de l’Odéon, donnait des conseils aux orateurs, il le fit venir et lui demanda des leçons d’éloquence.

— Apprenez-moi, monsieur, à prononcer un discours, à interpeller un orateur, à riposter, à avoir le dernier
mot.
— Vous êtes député ? lui demanda M. Beaupertuis.
— Non, avoua-t-il.
— Sénateur ?
— Non plus, je suis administrateur de trois sociétés puissantes, et je voudrais parler haut dans les réunions, dire leur fait à un président et à un administrateur-délégué qui me dégoûtent.
— Rien de plus simple.

Les premières leçons furent consacrées à l’articulation, à la pose de la voix, à l’attitude esthétique… M. Bougarel lisait lentement et clairement un article de journal, étendait le bras, levait l’index, renversait la tête…

— Avez-vous de la mémoire ? lui demande le comédien, pourriez-vous apprendre un discours de Briand, je ferais les interpellations et vous me répondriez.
— Très facilement.

Le mardi suivant, le haut commerçant et le comédien se livrèrent à une joute parlementaire des plus brillantes.
Mme Bougarel assistait à ce vigoureux dialogue en tricotant pour ses filleuls.

— Ça va, maintenant, proclama Bougarel, je me sens un toupet bleu. Je le dois à vous et à Briand. On comprend encore mieux ses discours quand on les sait par cœur. Quel talent il a !

Il devint rêveur.

— Je voudrais aussi savoir faire des conférences ; comment s’y prend-on ?

Le comédien Beaupertuis le lui expliqua.

— Vous choisissez un sujet, vous achetez l’Encydopédie, vous cherchez dedans ce qu’on en dit, c’est le fond de la conférence. Pour broder ensuite et montrer que vous avez des aperçus particuliers, vous vous procurez des livres qui sont mentionnés aux références à la fin de l’article encyclopédique, vous en copiez des extraits et votre conférence est faite, vous avez même épuisé le sujet, extrait tout son suc, personne ne peut plus vous coller.

— Admirable ! Donnez-moi vite un sujet pour que j’essaie.
— Ne m’avez-vous pas dit que vous étiez administrateur d’une Société de camemberts ? prononça gravement le comédien.
— Parfaitement.
— Eh bien, faites-moi samedi une conférence sur le fromage, c’est un sujet inépuisable et varié.
— Merveilleux ! riposta Bougarel enthousiaste. La première fois que j’irai à mes laiteries de Normandie, j’offrirai un grand déjeuner aux ouvriers et aux ouvrières, et je leur débiterai mon speech au dessert ; ils seront enchantés.

Le samedi suivant, Bougarel, debout devant une petite table recouverte d’un tapis vert et d’une carafe, articula lentement et clairement :

« Mes chers amis, le fromage remonte à la plus haute antiquité. Cette substance alimentaire, préparée avec la crème et le caséum du lait, etc…

Il parla durant vingt-cinq minutes. Mme Bougarel avait eu le temps d’achever une mitaine.

— C’est très gentil, expliqua-t-il à son professeur, mais ça ne m’avance pas à grand’chose pour ce que je voudrais.
— Je suis à votre disposition, repartit le consciencieux comédien. Que désirez-vous ? Rien n’est impossible. J’ai bien appris le rôle de Cyrano en une nuit ; après ça, on peut tout tenter.
— Eh bien ! voilà, j’ai un conseil d’administration cet après-midi… Je voudrais moucher mon président et dire un mot à mon délégué.

Mme Bougarel leva les yeux de sa patiente besogne, regarda son époux et reprit ses mailles, sans se frapper.

— Ça vous est égal que je vous envoie des choses désagréables, s’excusa-t-il auprès de Beaupertuis ? Vous me servirez de mannequin…
— Et je vous répondrai avec la même énergie, termina l’interprète des grands classiques.

Bougarel goûta peu cette réponse, il aurait voulu insulter ses ennemis, mais qu’ils fussent immédiatement pétrifiés, réduits au mutisme le plus complet.

— Attention, monsieur Beaupertuis, je commence…

Il alla chercher une brochure, ajusta son lorgnon, et fit mine de la parcourir.

— Monsieur le président, j’ai lu avec intérêt, et j’ajouterai avec surprise, le rapport que vous avez contresigné sur l’achat de nos laits en Norvège.

Beaupertuis avait saisi ; il riposta d’un ton sec :

— Pourquoi ajoutez-vous avec surprise ?

Le commerçant ne trouva pas, mais cela revint au même, il murmura :

— Parce que ça me plaît… Et puis si vous n’êtes pas content, vous n’avez qu’à donner votre démission, et vous aussi le délégué.
— Parlez plus fort, l’interrompit Beaupertuis, on ne vous entend pas.

Bougarel éleva modestement le diapason.

— On a assez de vous !
— Parlez plus fort, je vous en prie.

Le commerçant se monta peu à peu.

— Parce que, chacun dans votre genre, vous êtes deux tripoteurs.
— Et vous, qui êtes-vous donc? lança-t-il à son élève.
— Un honnête homme qui vous crache son mépris au visage.
— Pour les cent mille francs que vous avez noyés dans notre lait stérilisé.
— Canailles ! canailles !…
— Plus fort.
— Crapules !…
— Plus fort, monsieur Bougarel…
— Tas d’apaches ! hurla-t-il, au risque d’abrutir les locataires d’au-dessus, on vous fera coffrer, bandits ! et qui ça ? Moi, Bougarel… Voleurs ! Faussaires ! Forçats !

Il était apoplectique.

— Dieu que tu es bête ! lui dit Mme Bougarel.

Il la regarda, interdit.

— Hein ?
— Pourquoi crier ? puisque tu leur donneras tout l’argent qu’ils te demanderont.

Lisez-moi bleu, 1er janvier 1917

Réveillon d’artistes, d’Henri Lafontaine

La date fatidique approchant, voici un beau conte de Noël musical.

Réveillon d’artistes

Par une froide et brumeuse soirée de décembre, le vingt-quatrième jour dudit mois, un homme de haute taille, appuyé sur un bâton, suivait péniblement la rue Mazarine ; ses vêtements, insuffisants pour le garantir des morsures de la bise qui, ce soir-là, soufflait avec rage, se composaient d’un pantalon d’été, d’une vieille redingote boutonnée jusqu’au menton ; un chapeau à larges bords rabattus sur son visage ne laissait voir qu’une longue barbe et de grands cheveux blancs tombant sur ses épaules voûtées. Il portait sous le bras un objet de forme oblongue enveloppé dans un mouchoir à carreaux.

Il traversa le pont et la place du Carrousel, gagna le Palais Royal, fit le tour du jardin, s’arrêtant plusieurs fois ; puis, comme si les flots de lumière, les parfums savoureux des mets exquis offerts aux consommateurs par les restaurateurs préparant leurs joyeux réveillons lui eussent donné le vertige, il s’éloigna, vacillant sur ses jambes, et vint échouer cour des Fontaines : là, il releva la tête, voyant de la lumière à toutes les fenêtres de cette ruche ouvrière où la vie bourdonne, tenue en laisse par le travail, il s’abrita sous un auvent placé au-dessus de l’allée faisant l’angle de ce passage fréquenté, posa son bâton à portée de sa main, s’accota contre le mur, dénoua le mouchoir à carreaux qui laissa voir un violon, s’assura que les cordes de l’instrument étaient toutes à leur poste, les remonta d’une main tremblante, plia le mouchoir en quatre, le posa sous son menton, appuya dessus le violon et commença une mélopée si triste, si discordante, que deux ou trois polissons qui s’étaient plantés devant lui se sauvèrent en disant que c’était une musique à porter le diable en terre ; un chien couché non loin de là se mit à hurler, et les passants accélérèrent le pas. L’homme, découragé, s’assit tristement sur la marche de l’allée, posa son instrument sur ses genoux en murmurant : « Je ne peux plus jouer !… Mon Dieu !… mon Dieu ! » et un véritable sanglot s’échappa de sa gorge.

En ce moment, et par cette même allée longue et sombre, arrivaient trois jeunes gens fredonnant sur un air en vogue :
« Lorsque deux élèves du Conservatoire
Rencontrent un élève du Conservatoire
Cela fait trois élèves du Conservatoire
Enchantés, ravis, bien contents de se voir,
Très loin, bien loin, fort loin dudit Conservatoire.»

Ils n’aperçurent pas tout d’abord le joueur de violon ; l’un le heurta du pied, l’autre renversa son chapeau et le troisième resta tout saisi en voyant se redresser et sortir de l’ombre ce grand vieillard à mine fière et humble tout à la fois.

— Pardon, monsieur!… est-ce que nous vous avons fait du mal?

— Non, répondit le violoniste en se baissant péniblement pour ramasser son chapeau ; mais un des jeunes gens le devança et le lui rendit pendant que son camarade, avisant l’instrument, questionna :

— Vous êtes musicien, monsieur?
— Je l’étais autrefois, soupira le pauvre homme, et deux grosses larmes descendirent lentement dans les rides profondes qui sillonnaient ses joues.
— Qu’avez-vous ? Vous souffrez ?… Pouvons-nous vous venir en aide?

Le vieillard regarda les trois jeunes gens !… puis il leur tendit son chapeau en murmurant :

— Faites-moi l’aumône… je ne peux plus gagner ma vie en jouant du violon… j’ai les doigts ankylosés ; ma fille se meurt de la poitrine et aussi de misère !…

Il y avait tant de douleur dans l’accent de ce vieil homme… que les jeunes gens en furent secoués de la tête aux pieds ; bien vite, ils mirent la main à leurs goussets et en retirèrent tout ce qu’ils contenaient ! Hélas !… le premier 50 centimes !… le second 30 centimes ! … et le troisième un morceau de colophane ! … Total, seize sous pour soulager tant d’infortune !… C’était peu !… lisse regardèrent piteusement !…

— Amis, s’écria tout ému celui qui avait questionné le malheureux, un coup de collier et trois coups de cœur !… C’est un confrère !… Toi, Adolphe, prends le violon et accompagne Gustave, pendant que notre ami Charles fera la quête !

Aussitôt dit, aussitôt compris!… Les voilà relevant les collets de leurs paletots, ébouriffant et ramenant leurs cheveux sur leurs visages, enfonçant leurs chapeaux sur leurs yeux !… Maintenant de l’entrain et de l’ensemble !… Un soir de Noël, le bon Dieu doit être dans sa stalle !…

Il s’agit de lui soutirer un premier prix. En avant ton morceau de concours, Adolphe, pour amasser du monde!…

Sous les doigts exercés du jeune virtuose, le violon du pauvre résonna joyeusement, et le Carnaval de Venise s’égrena avec un brio extraordinaire ; toutes les fenêtres se rouvrirent, les passants s’attroupèrent, des applaudissements éclatèrent de toutes parts, et beaucoup de pièces blanches tombèrent dans le chapeau du vieillard, placé bien en évidence sous le réverbère. Après un temps d’arrêt, le violon préluda à nouveau.

— A toi, Gustave, commanda Charles.

Le jeune homme dénommé chanta : Viens, gentille Dame !… avec une voix de ténor vibrante, chaude, superbe ! Et l’auditoire, ravi, criait : Bis ! bis ! bis !… Et la quête allait grossissant, la foule devenant de plus en plus compacte. Devant ce succès et cette recette, le promoteur de l’idée ajouta :

— Allons, pour finir, le trio de Guillaume Tell !… Adolphe, mon vieux, tout en nous accompagnant, abuse de tes notes basses, pendant qu’avec ma voix de chic je vais barytonner de mon mieux ; toi, Gustave, mon beau ténor, quelques coups de ciel, et les alouettes vont tomber toutes rôties.

Le trio commença !… Alors le vieillard, qui, jusque-là, était resté immobile, n’osant en croire ni ses yeux ni ses oreilles, craignant d’être le jouet d’un songe, se redressa de toute sa hauteur, l’œil brillant, le visage transfiguré, et, saisissant son bâton, il se mit à battre la mesure avec tant de maestria, que, sous son impulsion, les jeunes exécutants électrisèrent, enthousiasmèrent la foule qui ne leur ménagea ni ses bravos ni son argent.

Il en tombait des fenêtres, il en sortait de toutes les poches, et Charles eut fort à faire rien que pour ramasser ce qu’on jetait en dehors du chapeau.

Le concert fini, l’attroupement se dispersa assez lentement, car les lazzis allaient leur train, il fallait les entendre :

« C’est pas des ambulants, y z’ont de trop jolis galoubets pour ça… On s’en gargariserait jusqu’à plus soif !… En les écoutant, on oublie que M. Frisquet est sorti, avec toute sa famille !… Qué réveillon y vont faire avec c’te braise !… Cré nom ! En v’là du quibus !! J’aurais ben voulu reluquer leurs trombines à ces gaillards ! Mais pas mèche, trop emmitouflés !… Et le vieux avec sa trique, en faisait-y des moulinets !… Je vous dis que c’est des artisses qu’ont fait une gajure ! — J’y suis-t-allé une fois à la grande Opéra, on n’y chantait pas mieux… Et le crin-crin raclait-y bien! j’en avais des chatouillements tout le long de l’échine !… »

Et beaucoup d’autres réflexions du même genre qui se perdirent dans la débandade des auditeurs.

Les jeunes gens s’approchèrent du vieillard suffoquant d’émotion !… — « Vos noms ? murmurait le pauvre homme, pour que ma fille les place dans ses prières. »

Le premier dit :

— Je m’appelle la Foi !
— Moi, l’Espérance, ajouta le second !
— Alors, je suis la Charité ! fit le troisième en déposant devant lui le chapeau débordant de monnaie.

— Ah ! messieurs ! messieurs !… sachez au moins qui vous venez d’obliger si généreusement !… — Je me nomme Chappner, je suis Alsacien… Pendant dix ans, j’ai été chef d’orchestre à Strasbourg, j’ai eu l’honneur d’y monter Guillaume Tell !… Hélas ! depuis que j’ai quitté mon pays, le malheur, la maladie et la misère m’ont accablé. Vous venez de me sauver la vie ! Grâce à cet argent, je pourrai retourner à Strasbourg, où je suis connu, où l’on s’intéressera à ma fille ! L’air natal lui rendra la santé !… Vos jeunes talents, que vous avez mis si simplement, si noblement au service de ma misère, seront bénis, je vous le dis et le prédis : vous serez grands parmi les grands !

— Ainsi soit-il, répondirent les trois amis ! Puis, se prenant par le bras, ils continuèrent leur route.

Braves êtres ! ils ont sans doute oublié ce réveillon d’artistes où leurs âmes seules se mirent à table !…

Mais, si vous êtes curieux, lecteurs, de savoir comment s’est accomplie la prédiction du vieux Chappner, je puis, en commettant une grosse indiscrétion, vous révéler les noms des trois élèves du Conservatoire !… dont la modestie se formalisera certainement… Tant pis !… fallait pas qu’ils y aillent !!!

Et puis, qui sait si ces lignes ne tomberont point sous les yeux de la fille du vieil Alsacien !… et si elle ne sera pas bien heureuse de savoir à qui elle doit la vie !

Le ténor s’appelait Gustave Roger.
Le violoniste, Adolphe Hermann.
Le quêteur, Charles Gounod.

La Lecture, 1887

Complainte amoureuse, d’Alphonse Allais

Dans ce poème, Alphonse Allais se moque gentiment des auteurs romantiques et autres poèmes médiévaux, à travers une leçon de conjugaison aux rimes parfois osées.

Complainte amoureuse

Oui, dès l’instant que je vous vis,
Beauté féroce, vous me plûtes ;
De l’amour qu’en vos yeux je pris,
Sur-le-champ vous vous aperçûtes ;
Mais de quel air froid vous reçûtes
Tous les soins que pour vous je pris !
Combien de soupirs je rendis !
De quelle cruauté vous fûtes !
Et quel profond dédain vous eûtes
Pour les vœux que je vous offris !
En vain je priai, je gémis :
Dans votre dureté vous sûtes
Mépriser tout ce que je fis.
Même un jour je vous écrivis
Un billet tendre que vous lûtes,
Et je ne sais comment vous pûtes
De sang-froid voir ce que j’y mis.
Ah! fallait-il que je vous visse,
Fallait-il que vous me plussiez,
Qu’ingénument je vous le disse,
Qu’avec orgueil vous vous tussiez !
Fallait-il que je vous aimasse,
Que vous me désespérassiez,
Et qu’en vain je m’opiniâtrasse,
Et que je vous idolâtrasse
Pour que vous m’assassinassiez !

Le sage ministre, d’Abel Hermant

Ce texte confirme encore que quelles que soient l’époque et les mœurs, les gouvernements ont toujours les mêmes préoccupations, et des solutions pas toujours efficaces…

Le sage ministre

— Je vois bien, dit le roi Nabussan à Zadig, que ma mine déconfite vous étonne et que la seule raison qui vous empêche de m’interroger à ce propos est votre respect de l’étiquette, qui ne permet pas que l’on questionne les princes; mais vous savez que je fais bon marché de ces superstitions quand elles n’intéressent pas ma dignité souveraine. D’ailleurs, ce qui arrange tout, j’irai au-devant de vos questions.

— Sire, répondit Zadig, qui ne savait pas mentir, même par politesse, je pensais justement à autre chose; mais j’observe en effet que Votre Majesté n’a pas bon visage, à présent qu’elle me le fait remarquer; et je ne puis me défendre de m’étonner qu’elle ait du souci, quinze mois à peine après avoir remporté sur ses ennemis la plus complète des victoires.

— Hélas! dit en soupirant le roi, c’est que justement, au bout de quinze mois, je commence de m’habituer à l’idée de ma victoire; elle ne m’est plus présente à l’esprit continuellement; et j’aperçois trop, en revanche, que rien ne marche dans mes Etats comme il devrait marcher.

— En d’autres termes, dit le sage ministre, tout marche à rebours. Tout, c’est bien des choses, et il faudrait les examiner une à une, dans le meilleur ordre. (Mais il ne dit point qu’il faudrait sérier les
questions; car Zadig, bien qu’il fût ministre, parlait la langue de Serendib avec une grande pureté.)

— Ce n’est pas, repartit le roi, l’avis de votre collègue des Affaires militaires. Hier encore, il nous disait que l’essentiel, quand on a une besogne à faire, est de la commencer, peu importe par quel bout. Mais j’ai un certain goût de l’ordre, qui m’incline à préférer votre sentiment. J’éviterai donc de brouiller ce qui
regarde les finances avec ce qui regarde l’agriculture, et ne vous consulterai ce matin que sur un seul point bien défini. La physionomie de ma capitale ne me plaît pas depuis quelque temps, et les mœurs de mes bien-aimés sujets m’effarent. Qu’en dites-vous? Ne vous semblent-elles pas terriblement dévergondées?

— Pas sensiblement plus qu’à l’ordinaire, répondit Zadig. A toute époque, les prêcheurs, les censeurs et les moralistes dénoncent l’abomination de la désolation. C’est leur métier, et il ne faut point prendre leurs diatribes au pied de la lettre, ni s’en affecter outre mesure. Le vrai est que les hommes ne sont guère capables que de médiocrité. Ils dépassent rarement une certaine mesure, dans la vertu comme dans le vice; et s’il faut parler franchement à Votre Majesté…

— Je vous en prie, dit Nabussan.

— … je n’aperçois pas qu’ils l’aient passée encore cette fois-ci, ni franchi la borne après laquelle, comme dit le proverbe, il n’est plus de limite.

— Cependant, répliqua le roi, j’entends dire que mes sujets, et plus encore mes sujettes, ont perdu presque entièrement la modestie, qui me paraît une vertu indispensable et peut-être la source de toutes les autres. On m’assure que, dans les réunions privées, les femmes ne désobéissent pas, certes, à la loi qui les oblige de se voiler le visage : il ne manquerait plus, en vérité, que cela! Mais, comme le législateur
n’a malheureusement point songé à faire mention des autres parties du corps, elles prétendent que tout ce qui n’est pas défendu est permis, et elles se découvrent, dit-on, outrageusement.

— Sire, dit Zadig, cela est vrai; mais le remède est venu du mal lui-même. Vos sujettes sont fines : certains sourires des hommes leur ont donné à penser qu’en se déshabillant de la sorte elles exposaient moins leurs charmes à l’admiration qu’à la critique, et elles commencent prudemment de remettre à la mode ces longs vêtements de leurs arrière-grand’-mères, qui protègent également la vertu des femmes et leur réputation souvent usurpée.

— Bon! fit le roi. J’aurais préféré qu’elles renonçassent aux modes indécentes par simple pudeur plutôt que par un calcul d’intérêt; mais je suis pour la politique des résultats. Je n’ai pas toutefois ouï dire qu’elles aient renoncé de même à la danse, et c’est un scandale intolérable, dont le grand prêtre se plaint
à moi, chaque fois que je daigne lui accorder une audience.

— Est-ce, demanda le ministre, parce qu’il trouve inconvenantes les danses pratiquées à Serendib?

— Point du tout, repartit le roi. Que me chantez-vous là, mon ami? Vous savez aussi bien que moi que toute danse est symbolique et inconvenante. Justement pour ce motif, la pratique en doit être réservée à certains collèges de prêtresses. Le grand prêtre gémit que l’on usurpe sur leur privilège. Il est fort agréable de regarder ces prêtresses danser, et je me passe volontiers cette fantaisie; mais, danser
soi-même, quand on appartient à la bonne société, cela n’est point de la dignité d’une femme ni, à plus forte raison, d’un homme. Or, une véritable frénésie semble s’être emparée de mes peuples. On ne voit partout que gens qui arrondissent les bras, lèvent la jambe et balancent. Jamais un si grand nombre
d’amateurs n’ont dansé dans mes Etats, même au temps que vous m’aviez suggéré ce moyen de trouver un contrôleur des finances capable de ne point voler.

— Eh bien! sire, repartit gaiement Zadig, vous en allez peut-être dénicher un autre capable de rétablir la situation de votre trésorerie.

— Plaise à Dieu! dit Nabussan; mais je vous rappelle que, pour le moment, nous ne traitons pas de l’économie politique.

Ce bon et grand roi poursuivit :

— Des femmes qui ne songent qu’à danser oublient aisément leurs devoirs envers la République. Que deviendra la famille, cette cellule de la société, si les divorces se multiplient? Et, maintenant, ce sont les femmes elles-mêmes qui osent solliciter des tribunaux la rupture du lien conjugal! Jadis, au moins, elles laissaient à leurs époux l’initiative de les répudier. L’une d’elles, à qui l’on demandait l’autre jour quelle
raison elle avait de souhaiter le divorce, a répondu cyniquement que son mari avait cessé de lui plaire!

— Sire, cela est scandaleux, mais j’avoue que je ne connais pas de meilleure raison pour divorcer.

— L’Etat, dit le roi, aurait besoin de se repeupler, et personne n’y met du sien. Sous prétexte que la vie est devenue fort dispendieuse, on hésite à se marier. Les plus zélés consentent à peine de prendre deux ou trois femmes. Les ménages nombreux deviennent de plus en plus rares.

— Sire, donnez l’exemple, et faites distribuer des primes à ceux qui vous imiteront.

— Mais par qui les ferai-je distribuer? dit le roi. Je n’ai pas le loisir de surveiller à tous les détails.

— Chargez de ce soin les gens de lettres de votre Académie. Ils ne s’entendent pas toujours à la littérature, mais ils n’ont pas leurs pareils pour les œuvres de charité.

— Ne croyez-vous pas, à propos de littérature, que le théâtre a une fâcheuse influence sur les mœurs?

— Je crois, répondit Zadig, qu’il n’en a aucune, mais qu’un peuple a le théâtre qu’il mérite.

— En ce cas, dit Nabussan, notre moralité est bien basse, et l’Asie ne doit plus nous envier. Je vous répète que tout va de mal en pis.Mes ingénieurs ne trouvent seulement pas moyen de régler la circulation des chars, qui est devenue d’une intensité inimaginable. Hier, en désespoir de cause, j’ai voulu mettre à l’essai un nouveau système que me préconisa il celui de nos alliés qui sait tout : je n’ai pas besoin de vous le désigner autrement. Je ne saurais entrer non plus dans une explication de ce système merveilleux, où je vous confesse que je n’ai rien compris. Qu’il me suffise de vous dire que les résultats de l’expérience ont été pitoyables. La principale rue de la capitale a été embouteillée trois heures durant, quoiqu’elle soit large, comme vous devez le savoir, d’au moins quatre coudées et demie.

— Sire, il ne faut pas essayer trop de systèmes, ni faire trop de règlements.

— Je voudrais bien aussi, dit Nabussan, diminuer un peu l’activité des criminels de droit commun. Au début de la guerre, mon ministre de la police me présentait chaque soir des statistiques rassurantes, d’où je devais inférer qu’on n’assassinait et qu’on ne volait plus du tout à Serendib.

Zadig insinua que, dans une bonne intention, M. le ministre de la police avait dû exagérer alors quelque peu.

— Mais, dit Nabussan, je crains qu’il n’exagère pas, quand il accuse maintenant une trentaine d’attaques à main armée chaque nuit.

— Rien n’est plus simple, dit le sage Zadig, que de couper le mal dans sa racine. Faites éteindre toutes les lanternes qui répandent dans votre capitale une coûteuse et dangereuse clarté. Les assassins et les voleurs seront Ies premiers à n’oser plus sortir de chez eux, les honnêtes bourgeois feront de même, et les attaques nocturnes cesseront aussitôt, tant faute de malandrins que faute de victimes.

Excelsior, 8 février 1920

L’abbé Tabouissoun, de Joseph Roumanille

Voilà une nouvelle ensoleillée qui sent bon la Provence,… et le rosé !

L’abbé Tabouisson

L’abbé Tabouissoun était, avant 1789, curé de Cucuron, joli petit village provençal perché sur un mamelon du Luberon, comme un moineau sur une courge.
Et il se devinait qu’il était Tabouissoun [= petit bouchon de liège] de nom et de taille, petit, grassouillet, et tellement court que, s’il n’avait pas eu la précaution, quand il prêchait, de se mettre sous les pieds escabeau sur escabelle, Monsieur le Curé, avec ses mentons, car il en avait deux, aurait frôlé le rebord de la chaire.

Il est vrai de dire que, quand on exécuta le plan de cette chaire, on aurait dû en diminuer l’ampleur et la profondeur. On ne l’eût certainement établie ni si ample ni si profonde, si l’on avait pu deviner que l’abbé Tabouissoun y monterait un jour… Eh bien ! vous verrez cependant que c’est ainsi qu’il la fallait.

Nous sommes donc ici pour constater que cet abbé Tabouissoun côtoyait la soixantaine, environ ; et, certes, il portait bien ses ans, ferme et droit sur ses mollets rondelets ! Si de longs cheveux blancs ne lui avaient pas fait une couronne, et s’il n’avait pas sifflé en parlant, — car les dents de devant lui étaient tombées, — vous lui auriez donné tout juste la quarantaine, encore auriez-vous cru faire verser la mesure. Et la bonne pâte de curé que c’était là ! Heureusement la graine ne s’en est pas perdue : bien dans son devoir, avenant, rien scrupuleux, pieux, pas méticuleux, et surtout charitable : il n’avait rien à lui, il se serait, les grands hivers, levé le morceau de la bouche pour nourrir qui pâtissait de faim à son
entour, et la roupe [= manteau] qu’il avait sur les épaules pour garantir du froid les pauvres vieillards souffreteux.

Quoiqu’il parût fleuri de santé et que ses mentons, ses joues, son ventre re- bondi et son œil vif, disent qu’il n’était pas à plaindre et que sa servante lui donnait la becquée avec soin, il avait pourtant, cela semble incroyable, une maladie opiniâtre, — non mortelle, mais ennuyeuse. Qu’y faire ? En ce monde, il faut que nous ayons tous quelque mal : ceux qui se portent le mieux sont ceux qui sont le moins malades.

Quelle était donc la maladie de l’abbé Tabouissoun ?

C’était d’avoir continuellement la bouche et la langue sèches comme un morceau de bois. S’il avait trop de sang (vous auriez dit qu’il allait jaillir de ses joues), il manquait de salive. En conséquence, il fallait qu’il se la tint mouillée, cette pauvre bouche toujours sèche, et qu’il mit tremper sa langue comme on fait d’une merluche. Et il buvait, toujours il buvait, sans avoir soif. Un vrai supplice ! Pourtant, n’allez pas croire que c’est de ma part un biais pour vous faire entendre que M. le Curé était un ivrogne. Ah ! Dieu m’en préserve ! Le pauvre homme ! il buvait comme remède l’eau du puits de son presbytère. Vous conviendrez avec moi qu’il ne commettait pas un péché mortel s’il coupait ce boire avec un filet de vin blanc de ses messes. Son médecin, quelques années de suite, l’avait promené, quand venait l’été, de Vacqueyras à Montbrun et de Montbrun à Propiac.

Hélas ! il partait avec la langue sèche, avec la langue sèche il revenait. Il fallait toujours recourir au premier remède. Et le plus gênant pour notre malade, c’était de monter en chaire, ce qui arrivait tous les dimanches de l’année, pour le prône, et toutes les grandes fêtes pour le sermon. Le pauvre abbé Tabouissoun en faisait pour deux : il n’avait pas de vicaire.

Mais voici le truc : avant le sermon, il faisait monter son sacristain comme pour enlever la poussière sur le rebord de la chaire, mais en réalité, pour y cacher dans le fond la petite bouteille du remède. Inutile de dire que, selon le plus ou moins de longueur du prône ou du sermon, le sacristain avait soin, sur l’ordre de M. le Curé, de préparer et de cacher une fiole plus ou moins ventrue. Et puis le prédicateur prêchait, et quand l’accès de sécheresse le prenait, le pauvre homme ! et qu’il semblait en parlant mâcher de l’étoupe, il feignait de laisser tomber sa calotte ou son mouchoir, se baissait pour les ramasser… tétait
une goutte ou deux, et se relevait vite en s’épongeant le visage avec son mouchoir. Que, croyez-vous ? ce tombe-lève se voyait à peine d’en bas, tant l’abbé Tabouissoun en avait pris l’habitude et le faisait vite et bien. La grande chaire cachait tout. D’ailleurs les Cucuronais s’y étaient faits, seulement il leur était
avis à quelques-uns que le petit curé ramassait trop souvent sa calotte ou son mouchoir.

Mais baste ! M. l’abbé Tabouissoun, pour le prononcer un jour de grande marque dans l’année, avait longtemps mûri, puis mis posément par écrit un sermon… On ne pouvait rien lire de mieux fignolé ni de plus touchant : c’était une Passion. Il l’étudia consciencieusement ; puis, quand il la sut sur le bout du
doigt, il fit la répétition dans sa chambre, devant son miroir, et en s’humectant la bouche bien à son aise, quand il en avait besoin.

Vint ensuite le jour désiré, le beau Vendredi-Saint. Jamais plus nombreux auditoire ne s’était pressé dans l’église de Cucuron, trop étroite ce jour-là. La servante de M. le Curé avait fait courir le bruit dans le village qu’on n’entendrait jamais rien de plus triste que la Passion de M. le Recteur. Il n’y eut pas assez de bancs ni assez de chaises pour tout ce monde qui courut l’entendre et beaucoup s’assirent par terre.

Quand le sacristain eut bien… épousseté la chaire, le prédicateur se fraya péniblement un chemin pour y monter. Il y arriva tout suant, front haut et cœur battant. Dès qu’il se fut signé, un silence solennel se fit : vous auriez entendu le bruissement d’ailes d’un moucheron. La voix émue de l’orateur sacré s’entendit,
claire et tremblotante ; Cucuronais et Cucuronaises buvaient les saintes paroles et n’en perdaient pas une goutte. Rarement, même dans son jeune temps, M. Tabouissoun ne s’était mieux comporté, et en vérité, il n’eut que quatre ou cinq fois besoin… de ramasser sa calotte. Il gesticula, sua, se démena, et sans cracher, pas n’est besoin de le dire, deux grosses heures d’horloge. Et quand finalement il en fut au passage émouvant où, selon l’usage, le prêtre élève le Saint Christ et où tous les fidèles, touchés et repentants, s’agenouillent, baissent le front et pleurent :

— Mes frères, dit l’orateur, le voilà le saint Sauveur. Voilà le Dieu qu’il faut aimer…

De tant de têtes inclinées, il y en eut d’abord une ou deux, des fillettes nez en l’air, qui se tournèrent vers le prédicateur, et vite de cacher leurs rires ! Il y en eut tout de suite vingt, — des femmes et de grands garçons, — et puis quarante qui, pour ne pas donner scandale, étouffaient leurs rires. Tous enfin, filles, garçons, hommes et femmes, se mordaient les lèvres pour ne pas éclater.

Ah ! si ce n’avait pas été un Vendredi-Saint ! et dans l’église !…

C’est alors que Misé Praxède, la servante de M. le Curé, ne pouvant plus y tenir, se dressa sur son banc, bouleversée, pâle comme une morte et les mains sur la tête, s’écria :

— Prenez garde, Monsieur le Curé ! prenez garde !

Ah ! quand M. le Curé, éperdu devant une telle abomination, muet, bouche béante, tremblant comme la feuille de l’arbre, s’aperçut de la monstrueuse erreur qu’il venait de commettre, il eut mal au cœur, s’évanouit et s’abîma dans la chaire comme dans un puits. On ne le vit plus…

C’est ce qui pouvait lui arriver de plus heureux.
Jugez un peu ! dans l’entrain et le feu de l’action, tant il y mit du sien, tant il s’émut pour émouvoir qu’il en perdit la tête, et qu’au lieu de sortir et d’élever le crucifix, il venait de sortir et d’élever une grosse coquine de bouteille !

Le sacristain, croyant avoir fait un péché en coupant avec trop de vin l’eau du puits, voulut faire la pénitence : il alla vite ramasser le pauvre mesquin évanoui, le chargea sur ses épaules et le porta dans la sacristie. Là, il déchargea son fardeau, assit le dolent, et vitement ouvrit la fenêtre : le bon et grand air ranima M. le Curé.

Quand il se réveilla jamais de sa vie et de ses jours l’abbé Tabouissoun ne s’était senti la bouche plus sèche. Et vite, vite il fallut recourir à la fiole.

Galéjades et contes provençaux, 1884

Ma femme et son mari, de Maurice Leblanc

On découvre là une face de Maurice Leblanc autre qu’Arsène Lupin, tout en quiproquo, qui frise le vaudeville.

Ma femme et son mari

Le docteur Daurenne nous raconta cette plaisante aventure :

Cela date de l’automne dernier. Je revenais en automobile des bords de la Loire, où j’avais été chasser durant quelques jours. À l’endroit le plus désert des plaines de Sologne, une panne me surprit. Nous n’en avions pas encore découvert la cause, mon mécanicien et moi, lorsque survint une automobile qui suivait la même direction que nous.

Entre voyageurs qui se trouvent en pays perdu, on compatit plus facilement à l’infortune d’un collègue. La voiture s’arrêta. Un monsieur en descendit, couvert comme moi d’une ample peau de bique.

Je lui expliquai ma situation et la nécessité où j’étais d’arriver le soir même à Paris pour diner. Très aimablement il m’offrit une place. Mon mécanicien se tirerait d’affaire comme il pourrait. J’acceptai.

Un chauffeur conduisait sa voiture. Il s’assit près de lui, tandis que moi je prenais place dans le tonneau, auprès de sa femme, ou plutôt auprès de l’amas de fourrures et de voiles qui représentait sa femme.

Tout cela fut effectué rapidement. Eux aussi ils étaient pressés. Il n’y eut pas de présentation, et je jugeai inutile, du moins jusqu’à nouvel ordre, d’adresser la parole à ma voisine. Elle ne m’y conviait d’ailleurs pas, préoccupée surtout, me sembla-t-il, de se garantir contre un petit vent glacé qui nous prenait en écharpe.

Et tous quatre, sous le masque, sous le déguisement des peaux et des casquettes, nous roulâmes en silence.

Une demi-heure passa. L’automobile était une quatorze chevaux. Nous avancions.

Je jouissais profondément du charme infini de la vitesse, la pensée pour ainsi dire fluide, éparse, répandue autour de moi et mêlée aux choses.

Soudain, un chien bondit d’un côté à l’autre de la route. Il y eut un écart brusque. La voiture entra de biais dans un talus de sable qui amortit son élan, et nous fumes projetés assez doucement sur de la terre très molle.

Aussitôt debout, je m’occupai de mes compagnons. Les deux hommes se relevèrent sains et saufs, mais la femme ne bougeait pas.

Très inquiet, le mari se pencha sur elle, Elle n’était qu’évanouie. Il l’entendit même qui prononçait quelques mots. M’autorisant de mon titre de docteur, je proposai mes soins, mais nous résolûmes d’abord de la transporter dans une auberge qui se trouvait justement à proximité.

Le trajet fut pénible. Elle ne cessa de gémir, comme une personne qui souffre beaucoup. On l’avait à peine étendue sur un lit qu’elle perdit de nouveau connaissance.

Je priai son mari de la dévêtir, car elle devait avoir du mal à respirer sous ses fourrures. Moi-même je rabattis son capuchon et détachai le masque de dentelles et de mica qui lui couvrait le visage.

Un cri de stupéfaction m’échappa. J’avais reconnu…

Il faut que je vous rappelle… Mais vous savez tous, n’est-ce pas, l’histoire de mon mariage, le désaccord qui se produisit entre ma femme et moi après quelques années d’union parfaite, puis notre divorce, l’an dernier. Et vous comprenez… cette femme que je soignais était la mienne.

C’était aussi celle de M. Paul Chantelin, son second mari. Effrayé par mon exclamation, il s’était relevé.

« Quoi ? qu’y a-t-il ? Quelque chose de grave ? »

J’hésitais à répondre. Il me supplia d’une voix anxieuse :

« Oh ! je vous en prie, docteur, dites-moi la vérité… ma femme m’est plus chère que tout… Est-ce que vous prévoyez une complication ?

— Non, non, affirmai-je, soyez tranquille. »

Il achevait d’enlever le corsage. Je lui saisis le bras et murmurai :

« Je suis le docteur Daurenne.

— Ah ! » fit-il abasourdi.

Il regarda ma femme, ou plutôt la sienne, puis me regarda. Je tournai la tête et m’éloignai.

À ce moment elle se plaignit.

« Qu’est-ce que tu as ? s’écria-t-il, Tu souffres ? »

Il y eut un silence ; puis, de nouveau, des plaintes. Alors il vint à moi et me dit :

« Docteur ; ayez l’obligeance de soigner Mme Chantelin ; je vous en serai très reconnaissant. »

Je m’approchai. Ma femme avait de petites contractions nerveuses. Je prononçai, hésitant :

« Il faudrait… il faudrait…

— Faites tout ce qu’il faut faire, docteur, je vous confie Mme Chantelin. »

Il insistait avec une intention visible sur ma qualité de docteur et sur le nom de Mme Chantelin, pour bien établir qu’en tout ceci il ne s’agissait que de soins médicaux donnés à une malade. Il m’implora :

« Je vous en prie, docteur, je vous en prie… »

Alors je me penchai sur la malade et l’auscultai.

Je fus tout de suite rassuré : je reconnaissais ce battement de cœur irrégulier, intermittent, que j’avais eu si souvent l’occasion de constater lorsque ma femme avait une émotion trop violente. Ce n’était rien. Il fallait simplement attendre. Nous attendîmes et, machinalement, suivant une habitude ancienne que j’avais prise en de semblables circonstances, je me mis à lui caresser le front et les cheveux.

D’ordinaire ces sortes de passes magnétiques très douces l’apaisaient et la réveillaient. Et, de fait, elle sembla se calmer, et puis elle ouvrit les yeux.

Elle me vit et ne parut pas étonnée. Sans aucun doute elle n’avait pas conscience de l’heure présente et croyait vivre dans le passé. Elle murmura mon nom :

« C’est toi, René… »

Mais la vue de son mari la troubla.

« Qu’y a-t-il ? Où sommes-nous ? »

Son regard nous interrogeait alternativement. M. Chantelin expliqua :

« Rappelle-toi… l’accident… C’était Monsieur qui était avec nous… Il a eu l’obligeance… »

Peu à peu la lumière se fit en son esprit. Elle eut un sourire malicieux et, tout en se rajustant, elle me dit :

« Je vous remercie, docteur. »

Je les quittai.

Une heure après, mon automobile arrivait. Je fus bien aise de pouvoir rendre à M. et Mme Chantelin la politesse que j’avais reçue d’eux. Sur mon invitation, ils prirent place dans le tonneau et, sans autre incident, je ramenai jusqu’à leur domicile ma femme et son mari.

La Robe d’écailles roses, 1935

Le mendiant, d’Anton Tchekhov

Tu cherches du travail ? Traverse la rue !

Le mendiant

— Mon bon monsieur, ayez la bonté d’accorder votre attention à un malheureux affamé. Il y a trois jours que je n’ai pas mangé… pas un sou pour l’asile de nuit.. j’en atteste Dieu !… J’ai été huit ans instituteur rural et ai perdu mon poste par suite des intrigues du zemstvo. J’ai été la victime d’une dénonciation… Un an déjà que je suis sans place !….

L’avoué Skvôrtsov regarda la figure bleuâtre, grêlée, de l’individu qui demandait, ses yeux troubles d’ivrogne, les taches rouges de ses joues, et il lui sembla avoir déjà vu cet homme quelque part.

— Maintenant on m’offre une place au gouvernement de Kaloûga, poursuivit le mendiant, mais je n’ai pas les moyens d’y aller. Aidez-moi, mon bon monsieur, faites-moi cette grâce ! Il est honteux de demander, mais… les circonstances m’y obligent.

Skvôrtsov regarda les caoutchoucs de l’individu, dont l’un était d’hiver et l’autre d’été, et tout à coup il se souvint.

— Ecoutez, lui dit-il, il me semble vous avoir rencontré avant-hier à la Sadôvaïa [= la rue des jardins]. Mais vous m’avez dit alors que vous étiez un étudiant chassé de l’Université, et non pas un instituteur de village. Vous souvenez-vous ?

— Non… non, ce n’est pas possible, murmura le quémandeur troublé, je suis un instituteur de campagne. Si vous voulez, je vais vous montrer mes papiers.

— Cessez de mentir. Vous vous êtes donné pour étudiant et m’avez même raconté pourquoi vous aviez été chassé. Vous vous en souvenez ?

Skvôrtsov rougit et s’éloigna du loqueteux avec une expression de dégoût.

— C’est vil, monsieur ! lui cria-t-il, irrité. C’est de la flibusterie ! Je vais vous faire envoyer au poste, que le diable vous emporte ! Que vous soyez pauvre, affamé, ça ne vous donne pas le droit de mentir si
impudemment, avec un pareil manque de conscience !

Le loqueteux prit la poignée de la porte, et, comme un voleur pincé, se mit à regarder l’antichambre.

— Je… je ne mens pas…, bredouilla-t-il… Je peux montrer mes papiers.

— Qui y croira ? continua Skvôrtsov, indigné. Exploiter la sympathie que l’on éprouve pour les instituteurs de village et pour les étudiants, c’est si bas, si lâche, si infect !

Lancé, Skvôrtsov sermonna le quémandeur de la plus impitoyable façon. Le déguenillé avait, par son effronté mensonge, déchaîné son dégoût et sa répulsion. Il avait froissé ce que Skvôrtsov aimait et estimait le plus en lui-même : la bonté, la sensibilité, la commisération. Par son mensonge et son attentat à la charité, l’individu avait comme profané l’aumône que l’avoué aimait, de bonté de cœur, à donner aux pauvres. Le loqueteux, d’abord, se défendit, jura ses grands dieux, mais ensuite il se tut, et, confus, baissa la tête.

— Monsieur, dit-il, mettant la main sur son cœur, j’ai effectivement menti !… Je ne suis ni étudiant ni instituteur de village ; c’est une pure invention de ma part. J’ai fait partie d’un chœur russe, d’où j’ai
été chassé pour ivrognerie. Mais que puis-je donc faire ? J’en atteste Dieu, on ne peut pas ne pas mentir ! Quand je dis la vérité, personne ne me donne. Avec la vérité, je mourrai de faim et gèlerai sans asile. Vous avez raison, je le comprends, mais… que puis-je donc faire ?

— Que faire !… Vous demandez ce que vous pouvez faire ?… s’écria Skvôrtsov, s’approchant du guenilleux. Travailler ! voilà ce qu’il faut faire ! Il faut travailler !

— Travailler… je le comprends bien moi-même, mais où trouver du travail ?

— Plaisanterie ! Vous êtes jeune, bien portant, robuste, vous trouverez toujours du travail, si vous en avez envie. Mais vous êtes paresseux, gâté, ivrogne ! Vous sentez la vodka comme un cabaret. Vous mentez comme un savetier et êtes pourri jusqu’à la moelle des os; vous n’êtes bon qu’à mentir et à mendier. Pour que vous daigniez consentir à travailler jamais, il faudrait vous offrir un beau bureau, un bon chœur russe, une place de coulissier où il n’y ait rien à faire qu’à toucher de l’argent ! Consentiriez-vous à faire un travail physique ? Parbleu, vous ne voudriez être ni portier, ni ouvrier d’usine ! C’est que vous avez des prétentions !…

— Quelle idée avez-vous, mon Dieu !… fit le mendiant, avec un sourire amer. Où en prendre du travail physique ? Je suis trop vieux pour faire un commis, parce que, dans le commerce, il faut d’abord être
apprenti ; on ne me prendra pas comme garde-cour parce qu’on ne peut pas me tarabuster… et, dans une fabrique, on ne me prendra pas non plus : il faut savoir un métier, et je n’en sais pas.

— Plaisanterie ! Vous trouvez toujours un prétexte ! Voulez-vous fendre du bois ?

— Je ne refuse pas, mais aujourd’hui, les fendeurs de bois eux-mêmes ne gagnent pas leur vie.

— Tous les paresseux raisonnent comme vous ; ils refusent ce qu’on leur propose. Voulez-vous casser du bois chez moi ?

— A vos ordres, je vais en casser…

— Bon, on va voir ça !… Parfait… On va voir !

Skvôrtsov s’élanca, et se frottant les mains, non sans mauvaise joie, il appela sa cuisinière.

— Tiens, Olga ! lui dit-il, mène ce mon- sieur au bûcher, et qu’il casse du bois.

Le loqueteux haussa les épaules comme s’il n’y comprenait rien et suivit, indécis, la cuisinière. On voyait à son allure qu’il avait accepté de casser du bois, non parce qu’il avait faim et voulait travailler, mais
uniquement par amour-propre et vergogne, comme pris au mot. Il était visible qu’il était très affaibli par la boisson, qu’il était malade, et ne sentait aucune propension au travail.

Skvôrtsov se hâta de se rendre dans la salle à manger. Des fenêtres, donnant sur la cour, on voyait le bûcher et tout ce qui s’y passait. L’avoué vit la cuisinière et le loqueteux sortir par la porte de service et
se rendre, sur la neige sale, au bûcher. Olga, fâchée, considérait avec méchanceté son compagnon et, écartant les coudes, elle ouvrit le bûcher, faisant claquer la porte avec fureur.

« Nous avons probablement empêché la bonne femme de boire son café, pensa Skvôrtsov. Quelle vilaine créature ! »

Il vit ensuite le pseudo-instituteur et le pseudo-étudiant s’asseoir sur un billot, appuyer ses joues rouges sur ses poings et réfléchir. La cuisinière jeta la hache à ses pieds, cracha de dépit, et, à en juger par
le mouvement des lèvres, se mit à grogner.

Le loqueteux prit irrésolument une bûche, la plaça entre ses jambes, et frappa de la hache, mollement. La bûche roula et tomba. Le miséreux la reprit, souffla dans ses mains engourdies et se mit à refrapper
avec la hache, mais avec tant de prudence qu’il semblait craindre de se frapper le pied ou de se couper les doigts. La bûche roula de nouveau.

L’irritation de Skvôrtsov était déjà tombée. Il se sentait un peu mal à l’aise et honteux d’avoir contraint un homme déshabitué du gros travail, ivre, et,peut-être malade, à faire, par le froid, un métier de manœuvre.

« Ça ne fait rien, pensa-t-il, en allant de la salle à manger à son cabinet, qu’il travaille ! Je fais ça pour son bien. »

Olga revint au bout d’une heure annoncer que le bois était cassé.

— Donne-lui cinquante copeks, dit Skvôrtsov. S’il le veut, qu’il revienne casser du bois tous les premiers du mois… Il y aura toujours du travail pour lui.

Le premier du mois suivant, le loqueteux revint et gagna encore cinquante copeks, bien qu’il tînt à peine sur pieds. Ensuite il reparut souvent dans la cour, et on lui trouvait chaque fois du travail ; tantôt il ramassait la neige en tas, tantôt il rangeait le bûcher, tantôt il battait des tapis et des matelas. Il recevait pour sa peine de vingt à cinquante copeks, et même, une fois, on lui donna de vieux pantalons.

Changeant d’appartement, Skvôrtsov le loua pour l’aider à déménager. Cette fois-ci le miséreux n’était pas ivre, mais sombre et silencieux. Il touchait à peine aux meubles, marchant devant les voitures tête baissée, n’essayant pas même de paraître affairé. Il se recroquevillait de froid, gêné quand les déménageurs se moquaient de son inaction, de sa faiblesse et de son pardessus usé de bourgeois. Après le déménagement, Skvôrtsov le fit appeler.

— Je vois que mes paroles ont agi sur vous, fit-il, en lui remettant un rouble ; voici pour votre peine. Je vois que n’avez pas bu et que vous voulez travailler. Comment vous appelez-vous ?

— Louchkov.

— Je puis maintenant, Louchkov, vous procurer un meilleur travail. Pouvez-vous faire des écritures ?

— Je le puis.

— Rendez-vous demain, avec cette lettre, chez mon confrère ; il vous donnera des rôles à copier. Travaillez, ne buvez pas ; n’oubliez pas ce que je vous ai dit. Adieu !

Skvôrtsov, heureux d’avoir remis un homme dans le droit chemin, tapa amicalement l’épaule de Louchkov, et lui tendit même la main quand il partit. Louchkov prit la lettre, s’en fut et ne revint plus travailler dans la cour.

Deux ans passèrent. Un jour, à un guichet de théâtre, Skvôrtsov, prenant une place, vit auprès de lui un petit homme ayant un col d’astrakan à son pardessus et un bonnet de loutre, usé. L’homme demanda un billet de troisième galerie et paya en pièces de cuivre.

Louchkov, est-ce vous ? demanda Skvôrtsov, reconnaissant son ancien casseur de bois. Alors quoi ? Que devenez-vous ? Ça va ?

— Pas mal… Je travaille maintenant chez un notaire ; je gagne trente-cinq roubles, monsieur.

— Dieu soit loué ! C’est parfait ! Je m’en réjouis pour vous. J’en suis très, très content, Luchkov ! Vous êtes en quelque sorte mon filleul. C’est moi qui vous ai poussé dans le bon chemin. Vous souvenez-vous
comme je vous ai lancé ? Hein ! c’est tout juste alors si vous n’êtes pas entré sous terre ! Allons, merci, mon cher, de n’avoir pas oublié mes paroles !

— Merci à vous aussi, dit Louchkov ; si je n’étais pas venu chez vous, je me donnerais encore pour instituteur ou pour étudiant. Oui, c’est chez vous que j’ai été sauvé, que je suis sorti du gouffre…

— Très, très heureux..

— Merci de vos bonnes paroles et de vos actes. Vous m’avez très bien parlé. Je vous en suis reconnaissant ainsi qu’à votre cuisinière. Que Dieu donne la santé à cette noble et bonne femme! Vous avez alors trop bien dit ce qu’il fallait ; je vous en serai certainement obligé jusqu’à mes derniers jours ; mais à proprement parler, c’est votre cuisinière Olga qui m’a sauvé.

— Comment ça !

— Voilà. Quand je venais casser du bois chez vous, elle commençait : « Ah ! soulaud maudit ! la mort ne veut donc pas de toi ! Puis elle s’asseyait devant moi, s’attristait, me regardait et se désolait : Malheureux
que tu es ! Tu n’as pas de bonheur ici-bas, et dans l’autre monde, ivrogne, tu brûleras en enfer ! Infortuné que tu es ! » Et tout, à l’avenant, savez-vous. Combien s’est-elle fait de mauvais sang ? Combien a-t-elle versé de larmes à mon sujet ? Je ne saurais vous le dire. Mais, le principal, c’est qu’elle cassait le bois à ma place! Chez vous je n’ai pas cassé une seule bûche; c’est elle qui le faisait ! Pourquoi m’a-t-elle sauvé, pourquoi ai-je changé en la regardant et ai-je cessé de boire ? Je ne puis vous l’expliquer… Je
sais seulement que, grâce à ses paroles et à ses nobles actes, un changement s’opéra en mon âme. Elle m’a corrigé, et je ne l’oublierai jamais. Mais il est temps d’entrer ; on sonne.

Louchkov salua et se rendit à la troisième galerie.

Candide, 18 février 1926