Le Parisien en province

Voici un petit bonus écrit par Moléri pour bien finir l’année. Il contrebalance notre provinciale à Paris des Antipodes.

Le Parisien en province

On a souvent tourné en ridicule le provincial qui vient à Paris ; on s’est plu à le faire le héros des histoires les plus facétieuses, et pour tracer son portrait, on a fait choix des masques les plus grotesques. Je crois que si le provincial tenait à ne pas être en reste de bons procédés, il lui serait facile de prendre une belle revanche. Le Parisien en province n’offre pas une figure moins originale et moins amusante que celle du provincial à Paris ; et s’il a été permis d’assaillir outre mesure celui-ci des traits de la satire et de la moquerie, je ne sache pas qu’il existe, en faveur de celui-là, aucun privilège qui le mette à l’abri de justes représailles. Mais la raillerie, dira-t-on, a prétendu seulement atteindre, parmi les provinciaux, ceux qu’elle pouvait à bon droit considérer comme faisant partie de son domaine ; elle a constamment respecté les hommes qui, apportant à Paris leur tribut d’esprit et de science, ont fait de cette capitale le centre des arts et des lettres, et lui ont donné la suprématie sur les villes les plus éclairées de l’Europe. A la bonne heure ; je ne prétends pas non plus que tout Parisien, quel qu’il soit, passant en province, doive y fournir le sujet d’une caricature. Je me bornerai à exercer mon crayon sur les physionomies qui me paraissent quelque peu prêter à la charge, et celles-ci, je les résumerai toutes dans la figure d’un original de ma connaissance, Anacharsis Bobinard.

Quelle était, à Paris, l’existence de Bobinard au moment où il fut obligé de quitter cet Eden de la jeunesse pour aller habiter la positive et commerçante ville de Nantes ? Commis dans un magasin de nouveautés, il se levait chaque jour à cinq heures du matin, et jusqu’à six heures du soir il déballait, mesurait et remballait le satin, le mérinos, l’indienne et le calicot, libre à peine d’accorder quelques minutes à son frugal déjeuner. Sa journée faite, il se hâtait d’aller au restaurant, pour y procurer à son estomac le médiocre comfort d’un dîner à vingt-cinq sous ; puis, si la soirée était belle, il l’employait en flâneries sur le boulevard, au Palais-Royal, dans les Champs-Élysées ; s’il pleuvait, il se réfugiait dans sa mansarde, où il attendait assez patiemment l’heure du repos, en compagnie de quelque roman de Paul de Kock. Après six jours d’une régularité mathématique, venait enfin le dimanche, son jour de liberté et de joyeux désordre. Alors sortait de l’armoire, dans un état soigneusement conservé, l’habit noir, le pantalon de casimir, le brillant gilet de soie, dont la poche se gonflait vaniteusement de toutes les économies de la semaine.

Pendant que Bobinard s’étreignait la taille, ajustait le nœud de sa cravate, promenait sur sa chevelure une couche de fine pommade au jasmin, une autre toilette s’achevait dans la mansarde en face : c’était celle d’une petite brodeuse, que sa sensibilité naturelle avait mal protégée contre les pressantes attaques du séduisant commis. L’été, on allait faire une promenade à âne à Romainville ou à Montmorency ; l’hiver on se permettait le dîner à deux francs au Palais- Royal, après quoi, l’on courait â la Gaité ou à l’Ambigu, maudire Saint-Ernest et Delaistre, et s’apitoyer sur les infortunes de madame Gautier et de Francisque aîné. Telle était la vie de Bobinard ; telle est, en général, à Paris, celle des jeunes gens sans fortune que vous voyez pulluler dans les magasins des quartiers Saint-Denis, Saint-Martin et Saint-Honoré.

Héritier futur d’une tante fort riche qui l’appelait auprès d’elle, Bobinard aurait dû trouver dans son changement de position mille motifs pour se réjouir ; mais, en digne Parisien, il eût cru déroger si, à peine installé dans la diligence, il n’avait manifesté une profonde affliction, et fait un appel aux sympathies de ses compagnons de voyage. Dans quelle Sibérie, au milieu de quel peuple sauvage, allaient se flétrir ses plus belles années ! Pour quelle fade et monotone existence on l’arrachait à la vie si pimpante, si variée, si parfumée, si joyeuse, de son bien-aimé Paris ! Et, pendant la route, sa mauvaise humeur s’exhalait sur les objets les plus dignes de fixer l’attention du voyageur. Qu’étaient Orléans, Tours, Angers, sinon de misérables villages, qu’il daignait tout au plus comparer à Vaugirard ou à Montrouge ? Les chemins de halage de la Seine n’étaient-ils pas mille fois plus pittoresques que les rives fertiles de la Loire ? Les coteaux de la Touraine offraient-ils rien qui pût l’indemniser de sa butte Montmartre et de son mont Valérien ? Ah ! qu’il était aisé de voir que ces routes, ces arbres, ce fleuve, étaient des routes de province, des arbres de province, un fleuve de province !

Arrivé à Nantes, Bobinard consacra les premiers moments de son séjour à l’examen de la ville et de ses monuments. C’étaient à chaque pas de nouvelles exclamations : que cette rue est étroite et courte ! que cette place est mesquine ! Où sont mes tours de Notre-Dame, mon Louvre, mon Panthéon ? Si on le conduisait sur le port, toute cette forêt de mâts lui semblait digne à peine d’être exploitée en bois de chauffage ; à la vue des bateaux à vapeur qui sillonnent la Loire d’Angers à Paimbœuf, il s’écriait : « Qu’est-ce que ces coquilles de noix à côté du bateau à vapeur de Saint-Cloud ? » Et il fut sur le point de se fâcher tout rouge contre quelqu’un qui lui fit observer que ce bateau, l’objet de son admiration, était précisément sorti des chantiers de Nantes, et l’un des plus petits qui y eussent été construits.

Enfin, n’ayant pas d’autre parti à prendre, force lui fut de se résigner à vivre dans ce misérable trou, comme il disait. Mais, pensa-t-il, je me garderai bien de descendre jusqu’à ces épais et ignares provinciaux : n’oublions pas que je représente ici le pays des lumières, du savoir-vivre, de l’élégance et du bon ton ; il faut que je tienne incessamment à genoux devant ma personne le crétinisme de ces gens-là.

Vous ne sauriez vous représenter, à partir de ce moment, la jactance, la vantardise, la hâblerie de Bobinard. Ses manières et ses discours sont d’une impertinence achevée. Le Gascon, tant célébré comme le héros de la menterie, ne saurait entrer en comparaison avec lui.

Il s’informe quel est, dans la ville, le tailleur en renom ; il le fait venir, et lui commande des habits : « Je n’ose pas, lui dit-il avec un insolent sourire d’indulgence, vous demander que tout cela soit de bon goût ; tâchez, du moins, que ce ne soit pas ridicule. » Il essaie, et fait retoucher vingt fois la redingote, le pantalon, le gilet : aujourd’hui c’est un sous-pied qui n’emboîte pas la boite avec grâce ; demain ce sont des revers qui n’ont pas le chique ; il met à bout la patience de l’ouvrier. Lorsque, enfin, il s’est décidé à recevoir les objets comme à peu près confectionnés, il ne manque pas de dire en entrant dans chacune des maisons on il est admis : « Je vous demande pardon de me présenter ainsi fagoté. Humann rirait bien de me voir habillé de la sorte, lui que j’ai tant de fois gourmandé pour la coupe de mes pantalons !

Va-t-il au spectacle, il a grand soin de ne faire son entrée que vers le milieu de la seconde pièce ; il parle tout haut à l’ouvreuse, dérange vingt personnes pour aller s’installer sur le devant du balcon, tourne le dos à la scène, et promène son binocle de loge en loge. Au moment où l’attention du public est le plus captivée par quelque situation pathétique, il part d’un éclat de rire, et si on lui crie : chut ! il rit encore plus fort. Il se donne tant de mouvement, et fait tant de bruit, que bientôt se dirigent sur lui tous les regards ; les spectateurs chuchottent en se le désignant mutuellement ; il entend de tous côtés circuler ces mots: « C’est le Parisien » ; et il se rengorge. Une triple salve d’applaudissements accueille l’actrice qui vient de chanter le grand air du Domino noir ; il lance au parterre un ironique peuh ! peuh ! qu’il accompagne d’un haussement d’épaules des plus méprisants : « Mais, monsieur, lui fait observer son voisin, cette actrice est madame Cinti-Damoreau, que nous avons le bonheur de posséder pour quelques jours. » Vous croyez que cette observation le déconcerte ? Point du tout ; et il répond avec un aplomb imperturbable : « C’est possible; mais la Damoreau n’est pas en voix ce soir ; je ne l’ai jamais entendue chanter si mal à Paris. »

C’est surtout au milieu d’un cercle de jeunes gens qu’il est curieux de l’étudier. Avec quel sans-gêne admirable il coupe la conversation, et s’empare de la parole, tranchant sur tout, louant ce qu’on critique, blâmant ce qu’on loue, afin de se donner des airs de connaisseur, entassant avec une merveilleuse volubilité platitudes sur platitudes, et n’admettant pas qu’il puisse s’élever le plus léger doute sur l’infaillibilité de ses arrêts. Voulez-vous le rendre intarissable ? Mettez-le sur la voie de ses bonnes fortunes à Paris. Il vous dira à demi-voix, comme s’il craignait d’effaroucher sa propre modestie, que chacune de ses journées était marquée par quelque glorieux triomphe ; il avouera même avec humilité que son nom était devenu, pour ainsi dire, un scandale, et que des appréhensions, malheureusement trop motivées, lui faisaient fermer la porte de toutes les maisons où il y avait de jolies filles à marier. Baronnes, comtesses, duchesses, se l’étaient disputé, et il lui serait impossible de dire au juste le nombre de maris qu’il avait eu le désagrément de blesser au bois de Boulogne. Si, dans l’énumération des belles femmes de la capitale, il lui arrive de prononcer un nom qui commande le respect, et qu’un de ses auditeurs se hasarde à lui dire : « Ce nom-là n’a jamais donné prise à la médisance », il répond tranquillement : « Vous croyez ? » et se met à rire d’un air qui signifie : j’ai par-devers moi d’excellentes raisons de n’en rien croire.

Mais cette fatuité, ce n’est pas seulement en matière d’amours qu’elle s’exerce. La réputation d’homme à la mode ne lui suffit pas ; il faut encore qu’on le croie un homme important en littérature et en politique. Aussi parle-t-il souvent, et avec complaisance, de ses bons amis Thiers et Victor Hugo ; il a vécu dans la plus grande familiarité avec Lamartine et Alexandre Dumas ; il dînait une fois par semaine chez Guizot, et Scribe ne se fût pas permis de donner une pièce au Théâtre-Français sans lui en avoir fait préalablement la lecture. Il se rappelle qu’étant de soirée chez M. de Broglie, il parvint, dans une chaleureuse improvisation, à démontrer que M. Molé n’entendait rien à la question d’Orient. Tous les cabinets lui ont fait faire des offres ; il n’a tenu qu’à lui d’occuper un poste élevé dans la diplomatie : il a préféré garder son indépendance et son franc-parler. Il raconte à qui veut l’entendre que, dînant un jour aux Tuileries, en sa qualité d’officier de la garde nationale, il se permit de faire au roi une observation qui motiva le changement de tout un paragraphe du discours de la couronne.

N’allez pas croire qu’il puisse se présenter une circonstance capable de démonter le sang-froid de Bobinard. Le hasard voulut qu’un de nos illustres, dont il s’était intitulé l’ami intime, se trouvant momentanément à Nantes, passât dans la même rue que lui, et sur le même trottoir. Quelqu’un le tira par le bras, et lui dit :

« A quoi pensez-vous ? voilà votre ami, M. C***, dont vous m’avez tant parlé. Vous ne le voyez donc pas ?

— Pardon, je l’ai parfaitement vu.

— M. C*** lui-même a passé sans avoir l’air de faire attention à vous, absolument comme s’il ne vous connaissait point.

— Je vous garantis qu’il m’a très-bien reconnu.

— D’où vient alors que vous ne vous êtes ni salués ni serré la main ?

— Nous avons d’excellentes raisons pour cela.

— Vraiment ! Y aurait-il eu entre vous quelque chose ?

— Oui ; nous sommes en froid. J’ai le malheur d’être franc, et lorsqu’il me fit lecture de la tragédie qu’il destinait au début de la petite Rachel, je ne pus comprimer un bâillement qu’il ne me pardonnera jamais. »

Toutes ces choses, débitées avec assurance, ne laissent pas de produire pendant quelques jours un certain effet. Mais notre Parisien ne tarde pas à s’apercevoir qu’il s’est étrangement mépris sur notre époque, et qu’il a eu tort de s’appliquer le proverbe. A beau mentir qui vient de loin. C’est que, en effet, il n’y â plus aujourd’hui de la province à Paris la même distance qu’autrefois. Les communications sont si rapides et si fréquentes, les intérêts commerciaux et politiques se rapprochent, et se confondent en tant de points, il se fait des deux parts un échange si actif en fait d’arts et de sciences, les journaux , les publications de toute nature, sont tellement répandus, et rayonnent avec tant de vitesse du centre à la circonférence, que le provincial connaît son Paris, et sait, à quelques heures près, ce qui s’y passe, aussi promptement et aussi bien que le Parisien lui-même, il en résulte qu’un hâbleur de l’espèce de Bobinard ne saurait persévérer dans son rôle sans s’exposer à être bientôt moqué, hué, sifflé. Le Parisien en province voit donc chaque jour se resserrer le cercle où peut s’exercer sa jactance ; il ne lui reste plus guère à exploiter que quelque misérable village du Jura ou des Pyrénées.

Un réveillon dans le marais

Le Bal des ardents, de Rochegrosse

Pour terminer ce calendrier en beauté, voici un conte d’Alphonse Daudet fantomatique. J’espère que vous avez apprécié ce calendrier autant que moi. J’ai découvert de nombreux textes et auteurs qui m’étaient totalement inconnus et ai voulu vous en faire profiter un maximum.

Je vous souhaite un joyeux Noël, et vous dis à l’année prochaine, pour un futur calendrier de l’Avent ou peut-être avant… Nous verrons…

Un réveillon dans le marais

M. Majesté, fabricant d’eau de Seltz dans le Marais, vient de faire un petit réveillon chez des amis de la place Royale et regagne son logis en fredonnant… Deux heures sonnent à Saint-Paul.

« Comme il est tard ! » se dit le brave homme, et il se dépêche ; mais le pavé glisse, les rues sont noires, et puis dans ce diable de vieux quartier, qui date du temps où les voitures étaient rares, il y a un tas de tournants, d’encoignures, de bornes devant les portes à l’usage des cavaliers. Tout cela empêche d’aller vite, surtout quand on a déjà les jambes un peu lourdes, et les yeux embrouillés par les toasts du réveillon… Enfin M. Majesté arrive chez lui. Il s’arrête devant un grand portail orné, où brille au clair de lune un écusson, doré de neuf, d’anciennes armoiries repeintes dont il a fait sa marque de fabrique :

HÔTEL CI-DEVANT DE NESMOND

MAJESTÉ JEUNE

FABRICANT D’EAU DE SELTZ

Sur tous les siphons de la fabrique, sur les bordereaux, les têtes de lettres, s’étalent ainsi et resplendissent les vieilles armes des Nesmond.

Après le portail, c’est la cour, une large cour aérée et claire, qui, dans le jour, en s’ouvrant fait de la lumière à toute la rue. Au fond de la cour, une grande bâtisse très ancienne, des murailles noires, brodées, ouvragées, des balcons de fer arrondis, des balcons de pierre à pilastres, d’immenses fenêtres très hautes, surmontées de frontons, de chapiteaux qui s’élèvent aux derniers étages comme autant de petits toits dans le toit, et enfin sur le faîte, au milieu des ardoises, les lucarnes des mansardes, rondes, coquettes, encadrées de guirlandes comme des miroirs.

Avec cela un grand perron de pierre, rongé et verdi par la pluie, une vigne maigre qui s’accroche aux murs, aussi noire, aussi tordue que la corde qui se balance là-haut à la poulie du grenier, je ne sais quel grand air de vétusté et de tristesse… C’est l’ancien hôtel de Nesmond.

En plein jour, l’aspect de l’hôtel n’est pas le même. Les mots : Caisse, Magasin, Entrée des ateliers éclatent partout en or sur les vieilles murailles, les font vivre, les rajeunissent. Les camions des chemins de fer ébranlent le portail ; les commis s’avancent au perron, la plume à l’oreille, pour recevoir les marchandises. La cour est encombrée de caisses, de paniers, de paille, de toile d’emballage. On se sent bien dans une fabrique… Mais avec la nuit, le grand silence, cette lune d’hiver qui, dans le fouillis des toits compliqués, jette et entremêle des ombres, l’antique maison des Nesmond reprend ses allures seigneuriales. Les balcons sont en dentelle ; la cour d’honneur s’agrandit, et le vieil escalier, qu’éclairent des jours inégaux, vous a des recoins de cathédrale, avec des niches vides et des marches perdues qui ressemblent à des autels.

Cette nuit-là surtout, M. Majesté trouve à sa maison un aspect singulièrement grandiose. En traversant la cour déserte, le bruit de ses pas l’impressionne. L’escalier lui paraît immense, surtout très lourd à monter. C’est le réveillon sans doute… Arrivé au premier étage, il s’arrête pour respirer et s’approche d’une fenêtre. Ce que c’est que d’habiter une maison historique ! M. Majesté n’est pas poète, oh ! non ; et pourtant, en regardant cette belle cour aristocratique, où la lune étend une nappe de lumière bleue, ce vieux logis de grand seigneur qui a si bien l’air de dormir avec ses toits engourdis sous leur capuchon de neige, il lui vient des idées de l’autre monde :

« Hein ?… tout de même, si les Nesmond revenaient… »

À ce moment, un grand coup de sonnette retentit. Le portail s’ouvre à deux battants, si vite, si brusquement, que le réverbère s’éteint ; et pendant quelques minutes il se fait là-bas, dans l’ombre de la porte, un bruit confus de frôlements, de chuchotements. On se dispute, on se presse pour entrer. Voici des valets, beaucoup de valets, des carrosses tout en glaces miroitant au clair de lune, des chaises à porteurs balancées entre deux torches qui s’avivent au courant d’air du portail. En rien de temps, la cour est encombrée. Mais au pied du perron, la confusion cesse. Des gens descendent des voitures, se saluent, entrent en causant comme s’ils connaissaient la maison. Il y a là, sur ce perron, un froissement de soie, un cliquetis d’épées. Rien que des chevelures blanches, alourdies et mates de poudre ; rien que des petites voix claires, un peu tremblantes, des petits rires sans timbre, des pas légers. Tous ces gens ont l’air d’être vieux, vieux. Ce sont des yeux effacés, des bijoux endormis, d’anciennes soies brochées, adoucies de nuances changeantes que la lumière des torches fait briller d’un éclat doux ; et sur tout cela flotte un petit nuage de poudre, qui monte des cheveux échafaudés, roulés en boucles, à chacune de ces jolies révérences, un peu guindées par les épées et les grands paniers… Bientôt toute la maison a l’air d’être hantée. Les torches brillent de fenêtre en fenêtre, montent et descendent dans le tournoiement des escaliers, jusqu’aux lucarnes des mansardes qui ont leur étincelle de fête et de vie. Tout l’hôtel de Nesmond s’illumine, comme si un grand coup de soleil couchant avait allumé ses vitres.

« Ah ! mon Dieu ! ils vont mettre le feu !… » se dit M. Majesté. Et, revenu de sa stupeur, il tâche de secouer l’engourdissement de ses jambes et descend vite dans la cour, où les laquais viennent d’allumer un grand feu clair. M. Majesté s’approche ; il leur parle. Les laquais ne lui répondent pas et continuent de causer tout bas entre eux, sans que la moindre vapeur s’échappe de leurs lèvres dans l’ombre glaciale de la nuit.

M. Majesté n’est pas content, cependant une chose le rassure, c’est que ce grand feu qui flambe si haut et si droit est un feu singulier, une flamme sans chaleur, qui brille et ne brûle pas.

Tranquillisé de ce côté, le bonhomme franchit le perron et entre dans ses magasins.

Ces magasins du rez-de-chaussée devaient faire autrefois de beaux salons de réception. Des parcelles d’or terni brillent encore à tous les angles. Des peintures mythologiques tournent au plafond, entourent les glaces, flottent au-dessus des portes dans des teintes vagues, un peu ternes, comme le souvenir des années écoulées.

Malheureusement, il n’y a plus de rideaux, plus de meubles. Rien que des papiers, de grandes caisses pleines de siphons à têtes d’étain, et les branches desséchées d’un vieux lilas qui montent toutes noires derrière les vitres. M. Majesté, en entrant, trouve son magasin plein de lumière et de monde. Il salue, mais personne ne fait attention à lui. Les femmes aux bras de leurs cavaliers continuent à minauder cérémonieusement sous leurs pelisses de satin. On se promène, on cause, on se disperse. Vraiment tous ces vieux marquis ont l’air d’être chez eux. Devant un trumeau peint, une petite ombre s’arrête, toute tremblante : « Dire que c’est moi, et que me voilà ! » et elle regarde en souriant une Diane qui se dresse dans la boiserie, — mince et rose, avec un croissant au front.

« Nesmond, viens donc voir tes armes ! » et tout le monde rit en regardant le blason des Nesmond qui s’étale sur une toile d’emballage, avec le nom de Majesté au-dessous.

« Ah ! ah ! ah !… Majesté !… Il y a donc encore des Majestés en France ? »

Et ce sont des gaietés sans fin, de petits rires à son de flûte, des doigts en l’air, des bouches qui minaudent…

Tout à coup quelqu’un crie :

« — Du champagne ! du champagne !

« — Mais non !…

« — Mais si !… si, c’est du champagne…

Allons, comtesse, vite un petit réveillon. »

C’est de l’eau de Seltz de M. Majesté qu’ils ont prise pour du champagne. On le trouve bien un peu éventé ; mais bah ! on le boit tout de même, et comme ces pauvres petites ombres n’ont pas la tête bien solide, peu à peu cette mousse d’eau de Seltz les anime, les excite, leur donne envie de danser. Des menuets s’organisent.

Quatre fins violons que Nesmond a fait venir commencent un air de Rameau, tout en triolets, menu et mélancolique dans sa vivacité. Il faut voir toutes ces jolies vieilles tourner lentement, saluer en mesure d’un air grave. Les atours en sont rajeunis et aussi les gilets d’or, les habits brochés, les souliers à boucles de diamants. Les panneaux eux-mêmes semblent revivre en entendant ces anciens airs. La vieille glace, enfermée dans le mur depuis deux cents ans, les reconnaît aussi, et tout éraflée, noircie aux angles, elle s’allume doucement et renvoie aux danseurs leur image, un peu effacée, comme attendrie d’un regret. Au milieu de toutes ces élégances, M. Majesté se sent gêné. Il s’est blotti derrière une caisse et regarde…

Petit à petit cependant le jour arrive. Par les portes vitrées du magasin, on voit la cour blanchir, puis le haut des fenêtres, puis tout un côté du salon. À mesure que la lumière vient, les figures s’effacent, se confondent. Bientôt M. Majesté ne voit plus que deux petits violons attardés dans un coin, et que le jour évapore en les touchant. Dans la cour, il aperçoit encore, mais si vague, la forme d’une chaise à porteurs, une tête poudrée semée d’émeraudes, les dernières étincelles d’une torche que les laquais ont jetée sur le pavé, et qui se mêlent avec le feu des roues d’une voiture de roulage entrant à grand bruit par le portail ouvert…

Extrait des Contes du lundi, publiés en 1880

Hélène

Les amours de Pâris et Hélène, de David

J’ai longtemps cherché un texte mythologique. Soit je connaissais déjà les histoires, soit elles étaient trop décalées… Puis j’ai découvert ce texte de Paul de Saint Victor, une ode à Hélène vibrante et très documentée, qui m’a permis de voir l’héroïne sous un nouveau jour.

Hélène

Un admirable dessin de Prudhon, reproduit par la gravure, représente la scène qui termine le troisième chant de l’Iliade : Pâris et Hélène réconciliés par Vénus. Hélène, fièrement drapée dans les grands plis de ses voiles, rejette avec mépris les molles caresses de Pâris qui la convie au plaisir. Mais Vénus, ironique, presque menaçante, la pousse des deux mains vers le lit adultère, comme dans un piège tendu par les dieux.

Je rêvais devant cette figure, d’une expression chaste et triste ; elle me révélait une nouvelle Hélène, non moins belle et plus touchante que celle de la tradition vulgaire ; une Hélène victime, souffrante, obsédée, résistant à Vénus, entraînée par elle, vouée aux excès de l’amour, comme une esclave à de durs labeurs.

Elle passe de main en main parmi les héros du monde homérique, semblable à la coupe de nectar qui circule dans les banquets de l’Olympe. Thésée l’enlève à l’âge de dix ans, pendant qu’elle dansait dans le temple de Diane. « Il m’enleva », dit-elle dans le Second Faust de Goëthe, « moi, biche svelte de dix ans, et le bourg d’Aphnide, dans l’Attique, me reçut. » Achille l’entraîne ensuite dans sa violente existence, puis il la cède à Patrocle, comme un butin partagé. Ménélas l’épouse et noue à son front les bandelettes de l’hymen. Alors arrive Pâris le beau pasteur, et Vénus, pour tenir la promesse qu’elle lui a faite sur le mont Ida, jette entre ses bras sa fatale esclave. Elle assiste pendant dix ans, du haut des tours d’Ilion, à la guerre qu’ont allumée ses yeux, dans l’attitude élégiaque de la fille de Jephté pleurant sa virginité sur le sommet des montagnes. A Pâris, tué par le javelot de Pyrrhus, succède son frère Déiphobe ; puis Ménélas reparaît dans les flammes de Troie, l’arrache au lit adultère et la ramène dans son palais de Lacédémone. Mais l’implacable Vénus ne lâche pas sa proie : Achille, dans les ténèbres de l’Hadès, se ressouvient de sa beauté suprême qu’il a possédée ; il s’échappe de la prison des Ombres, vient surprendre Hélène pendant son sommeil, et un enfant ailé, Euphorion, naît des mystères de cette nuit magique.

Cependant, au milieu de ces rapts, de ces adultères, de ces vagabondages de captive livrée en prix aux luttes de la force, la fille du Cygne reste pure, et, comme l’oiseau paternel, revêtue de candeur et de majesté. Les caresses et les outrages glissent sur elle sans la pénétrer. Parmi les transports qu’elle excite, elle garde l’indifférence d’une statue autour de laquelle tournerait une orgie sacrée. La faute en est aux Dieux qui se servent de sa beauté pour éblouir le monde et pour l’embraser. La vigne n’est pas responsable des ivresses sanglantes qu’elle inspire ; le flambeau n’est pas complice de l’incendiaire qui attache sa flamme aux murs des cités.

Suivez Hélène de L’Iliade à L’Odyssée, vous la verrez toujours noble, sérieuse, imposante. La ville même dont elle ravage les foyers, dont elle décime la jeunesse, l’entoure de respect et d’admiration. « Ma fille », lui dit le vieux Priam, « à mes yeux tu n’es point coupable, mais ce sont les Dieux qui ont déchaîné sur nous les Grecs et les fléaux de la guerre ». Les vieillards assis aux portes de Scée se lèvent devant elle et murmurent entre eux, à voix basse : « certes, ce n’est point sans raison que les Troyens et les Achéens aux belles cnémides endurent pour une telle femme des maux si affreux ; elle ressemble aux déesses immortelles ». Au dernier chant de l’Iliade, elle reparaît, gémissant et se lamentant sur le cadavre d’Hector, dans la langue virginale d’Iphigénie. A la douceur de sa plainte, vous diriez que la voix du cygne vient de s’éveiller en elle pour pleurer le mort : « Hector! ô de tous mes frères le plus cher à mon âme! Ah! que ne suis-je plutôt descendue chez Pluton! Déjà vingt ans ont passé depuis que j’ai fui ma patrie, et jamais un reproche, une parole amère ne s’est échappée de tes lèvre. Et si dans nos palais, l’un de mes beaux-frères ou l’une des sœurs de mon époux m’outrageait, ô noble Hector! tu l’arrêtais par tes paroles pleines de bonté, par tes discours affables. Hélas! maintenant, le cœur contristé, je pleure sur toi et sur moi, misérable, car il n’est plus dans la vaste Ilion personne qui m’aime, qui me pardonne, et je suis odieuse à tout un peuple ».

Enfin, nous la retrouvons au quatrième chant de l’Odyssée dans le palais de Ménélas, honorée à l’égal de la plus chaste épouse. A voir l’auguste cérémonial dont Homère entoure sa rentrée dans l’épopée rouverte, on dirait qu’il veut l’absoudre solennellement des meurtres et des carnages de l’Iliade. Lorsqu’elle descend, à l’arrivée de Télémaque, de sa chambre odoriférante, tous les regards se tournent vers elle : « Elle est semblable à la fière Diane ». Adraste pose sous ses pieds une riche escabelle ; Philo lui présente une corbeille d’argent remplie de fils merveilleux, et place entre ses mains une quenouille d’or chargée de laine violette, symbole de sa royauté domestique.

Pour l’absoudre plus pleinement encore, une tradition disait que son fantôme seul avait suivi Pâris dans les murs de Troie, tandis que la véritable Hélène, cachée en Egypte, attendait obscurément l’arrêt du Destin. Plus tard, la Grèce la divinise et la réunit au groupe étoilé des Dioscures. Sa mémoire devient une chose sainte, il est défendu d’y toucher. Stésichore, l’ayant outragée dans un poème, devint subitement aveugle. Averti par les Muses, il rétracta le chant injurieux ; alors Hélène lui rendit généreusement la lumière. Sparte lui éleva un temple où les jeunes filles laides venaient implorer la métamorphose de leurs traits. Elle apparaît, dans une légende d’Hérodote, comme une Notre-Dame de Beauté, imposant les mains sur une enfant difforme que sa nourrice avait portée dans ce temple, et prédisant qu’elle serait un jour la plus belle des femmes de Lacédémone. Depuis Homère, les poètes et les rhéteurs entretiennent autour d’elle un concert croissant de louanges. L’Epithalame d’Hélène, de Théocrite, est un hymne d’adoration. « La fille de Zeus est entrée dans ton lit », chantent à Ménélas les vierges de Sparte, « elle que n’égale aucune des femmes qui marchent sur la terre achéenne. Certes, il sera merveilleusement beau, l’enfant qui sera semblable à une telle mère! Et nous ses compagnes, quatre fois soixante vierges, frottées d’huile comme des hommes, nous courions avec elle sur les bords de l’Eurotas ; mais pas une d’entre nous, comparée à Hélène, n’était sans défaut. »

Electre, dans l’Oreste d’Euripide, l’insulte d’abord, lorsqu’elle rentre de nuit dans Argos, « craignant les pères de ceux qui sont morts sous les murs d’Ilion ». Mais bientôt son charme gagne la sombre vierge ; la volupté qu’elle exhale fait tressaillir cette statue de tombeau. Hélène arrache un cri d’envie à Electre : on dirait une Euménide séduite par une Grâce. « O beauté! que tu est fatale aux mortels et que tu es précieuse à qui te possède! Hélène est toujours la femme d’autrefois. »

D’après un poète cyclique, cette beauté l’avait protégée dans Troie enflammes, comme un bouclier, contre l’épée de Ménélas dressée sur sa tête. A sa vue, le glaive était tombé des mains de l’époux ravi. Au crépuscule de l’antiquité, Hélène apparaît une dernière fois, dans le dernier poème de la Grèce, et elle y reçoit un suprême hommage. Le poète représente les chefs de l’armée grecque après la prise de Troie emmenant vers les vaisseaux leurs captives ; Agamemnon conduit Cassandre, Néoptolème entraîne Andromaque, Ulysse pousse la vieille Hécube devant lui, Ménélas ramène Hélène ; on n’entend que plaintes et sanglots. « Hélène, elle, ne sanglotait pas, mais la pudeur siégeait sur ses yeux d’azur et lui rougissait ses belles joues ; et son cœur au dedans roulait une infinité de pensées sombres, de peur que les Grecs ne la maltraitassent une fois venue dans les noirs vaisseaux. Dans cette crainte, le cœur lui battait en secret, et, s’étant couvert la tête d’un voile, elle suivait pas à pas les trances de son époux, les joues rougissantes de honte, comme Cypris lorsque les habitants de l’Olympe l’aperçurent à découvert dans les bras de Mars à travers les mailles du filet du savant Vulcain. C’est pareille à elle en beauté comme en rougeur naturelle qu’Hélène marchait elle-même, avec les Troyennes prisonnières de guerre, vers les beaux vaisseaux des Grecs. Tout autour des troupes étaient éblouies en voyant l’éclat et la merveille aimable de cette beauté sans défaut, et personne n’osa l’attaquer de traits méchants ni en arrière ni en face, mais ils la regardaient comme une divinité, avec délices ; car elle leur apparut à tous comme l’objet désiré. »

Comme pour compléter le récit de Quintus, un admirable bas-relief nous montre Hélène rentrant à Sparte sur son char, avec Ménélas, non en captive, mais en triomphatrice, l’air assuré, l’attitude haute, et tenant d’un geste royal les rênes du quadriges.

Cette grande femme représente la beauté passive, innocente des ravages qu’elle cause et des fléaux qu’elle suscite ; car Vénus s’attache à elle sans la posséder. Le trouble qu’elle porte dans le sein des hommes n’agite point son cœur ; le feu qui dévora Phèdre et Médée respecte ce sein tranquille sur lequel les sculpteurs venaient prendre l’empreinte des coupes de l’autel. Elle est froide comme le sont les beautés parfaites, destinées à ravir les yeux plutôt qu’à troubler les sens, et pour lesquelles l’amour devrait n’être qu’une contemplation. Partout où elle apparaît, dans les drames, dans les poèmes, dans les odes et les élégies antiques, elle se montre grave, silencieuse, recueillie en elle-même, et comme noblement attristée des amours auxquelles les Dieux la condamnent. Sa parole est toujours décente ; les désirs qu’elle excite l’effrayent et l’affligent ; elle s’y livre sans les partager, comme pour obéir à une loi sévère. Lorsque Vénus, dans l’Iliade, l’invite au lit adultère où l’attend Pâris, c’est avec le mépris d’une vierge repoussant une entremetteuse qu’elle refuse d’abord d’obéir. « Cruelle », lui dit-elle, « pourquoi veux-tu me séduire encore? Que n’y vas-tu toi-même? Renonce aux voies célestes, ne porte plus tes pas dans l’Olympe, mais, toujours auprès d’un mortel, endure ses caprices jusqu’à ce qu’il fasse de toi son épouse ou bien son esclave. Pour moi, je n’irai pas où tu veux me conduire. Non, je ne veux plus honorer sa couche. Toutes les femmes de Troie me couvriraient de honte, et mon âme endurerait d’intolérables douleurs. »

Ainsi, cette femme merveilleuse ne subit pas la destinée des filles de la chair. L’Amour, l’Esclavage, l’Hyménée ont beau l’emporter dans leurs bras fougueux, la rejeter, la reprendre, se la renvoyer l’un à l’autre, elle garde sous leurs étreintes une virginité mystérieuse. La vieillesse même ne peut la flétrir ; le Temps n’ose point l’attaquer. Elle parcourt l’espace d’un siècle dans le cycle de la poésie antique, toujours jeune, toujours désirable. Vivante image de la Beauté idéale, l’homme peut souiller ses formes éphémères, il n’atteint pas son type éternel.

Extrait de Hommes et Dieux, publié en 1867

Le miracle de Montargis

Ah les miracles… Chacun y trouve son compte, c’est bien là l’essentiel! Aurélien Scholl nous livre ici un texte très drôle et… miraculeux? A vous de juger!

Le miracle de Montargis

Nous devions déjà à cette jolie petite ville du Loiret un chien célèbre et un ministre des postes. Ce n’était pas assez, paraît-il. La providence a voulu favoriser Montargis une fois de plus, en y plaçant le théâtre d’une apparition qui ne peut manquer de toucher bien des cœurs.

A cette époque de scepticisme ou d’indifférence religieuse, nous ne devons rien négliger de ce qui doit ramener dans le droit sentier des brebis égarées.

Il est d’abord nécessaire de résumer les faits.

Une femme qui a dirigé longtemps et avec succès une des congrégations les plus autorisées, la Farcy, puisqu’il faut l’appeler par son nom, s’est réfugiée, après fortune faite, dans une maison de campagne, le château du Chesnoy, près Montargis. Depuis l’effondrement de la féodalité, les châteaux, appartenant au plus offrant et au dernier enchérisseur, sont tombés aux mains des spéculateurs habiles, des négociants heureux et des financiers que n’a pas réclamés le bagne. Madame Farcy devait prendre sa place dans cette aristocratie nouvelle ; si elle ne remontait aux croisements. A chacun son heure, à chacun ses titres.

La châtelaine du Chesnoy, touchée par la contemplation de la nature, ne tarda pas à tomber dans la dévotion. Elle lut l’histoire de sainte Elisabeth de Hongrie, qui léchait les plaies des malades, et, dans son for intérieur, elle ne trouva pas une différence sensible entre ces pratiques religieuses et celles qui avaient fait sa fortune.

La Farcy expira laissant, par testament, 40 000 francs à l’hospice de Montargis ; à la ville, 20 000 francs pour fonder une salle d’asile ; 30 000 francs à la commune d’Armilly, pour établir deux écoles chrétiennes ; enfin, 20 000 francs aux sœurs de Montargis ; 12 000 francs à l’église de Saint Firmin, et une forte somme à la fabrique de Sainte Marie Madeleine, pour qu’on y dit des messes destinées à assurer le repos de son âme.

C’est là ce qu’on appelle faire « une bonne mort ». Si une âme n’était pas tranquille quand on lui a payé cinq mille messes, il faudrait renoncer à toute conciliation avec l’autre monde. La Farcy mourut donc paisiblement étendue sur le dos, la bouche entrouverte en un dernier sourire – et elle fut enterrée avec pompe.

La population rurale – -qui l’estimait – ne fit aucun chabanais autour de son cercueil.

Les legs de la sainte femme furent contestés par un neveu sans pudeur, mais les tribunaux mirent bon ordre à ses prétentions.

Il y avait bien dans le pays, quelques mauvaises langues qui jasaient de l’aventure ; mais les gens bien pensants répondaient que la fabrique de Sainte Marie Madeleine, reconnaissant que la défunte avait été touchée par la grâce, ne pouvait refuser une dontion qui lui arrivait par ce canal.

Un véritable miracle vient de lever tous les doutes à cet égard.

Dans une modeste maison des environs d’Armilly habitait, depuis quelques jours, un ecclésiastique en congé. Ce digne homme était venu de Putanges pour passer un mois chez des parents.

Dimanche, à six heures du soir, il s’apprêtait à se mettre à table pour prendre son modeste repas. Il venait à peine de terminer son Benedicte quand on frappa à la porte.

Une vieille servante s’empressa d’aller ouvrir. C’étaient deux petits enfants du pays, Ambrosine Martin et François Lécailleu, qui demandaient à parler au père Fessard (de Putanges).

– Qu’y a-t-il, mes enfants? demanda le digne homme.

– Monsieur l’abbé, répondit la petite Ambrosine Martin, nous étions, François et moi, assis sous un arbre, près de la mare aux canards, quand nous avons eu une apparition.

– Oui, m’sieur, ajouta François.

– Et qu’avez-vous vu?

– Une dame vêtue d’un peignoir de soie bleue, entrouvert sur la poitrine… Elle avait des bas rouges et de petits souliers de satin avec de hauts talons. Mes enfants, a-t-elle dit, je suis au ciel. Vous êtes trop jeunes pour que je vous propose de monter, mais votre témoignage est nécessaire à ma mémoire.

L’abbé de Putanges leva les yeux au plafond.

– Continuez, dit-il.

– Alors, reprit Ambrosine Martin, la dame descendit et nous embrassa, en disant : Je suis la dame du Chesnoy, celle que, de son vivant, on appelait la Farcy. Après une vie agitée, j’ai compris que les joies de ce monde ne laissent après elles que des cendres ; j’ai fait pénitence, je me suis frappée de verges, – et il m’est enfin permis d’affirmer que les chameaux peuvent réellement passer par le trou d’une aiguille!

L’abbé de Putanges était tout ému.

Il interrogea François Lécailleu :

– Mon enfant, ce que vient de dire ta petite camarade est-il bien exact?

– Oui, m’sieur, répondit François. La dame a même ajouté en m’embrassant : L’endroit où je suis est fort beau. Il y a une chambre de glaces sur la porte de laquelle ont lit : « Aimez-vous les uns les autres »… et toutes les âmes sont au salon. Vous serez un homme un jour… Songez alors à la dame au peignoir bleu. Rappelez-vous qu’il y a deux chemins, l’un qui mène en paradis, l’autre qui mène en enfer… faites votre choix!

– Quand cette dame t’a embrassé, tu n’as rien remarqué?

– Non, monsieur, elle sentait fort bon… c’était comme qui dirait du musc ou bien de cette poudre blanche que le barbier met sur la figure de M. le baron.

– Est-elle restée longtemps avec vous?

– Un grand moment.

– Et après?

– Elle a jeté deux asperges qu’elle tenait dans les mains, puis elle a disparu dans les nuages et nous avons entendu comme un bruit de pièces d’argent dans son bas.

– C’est bien fit l’abbé. Je vais écrire votre récit, et, quand le moment sera venu, j’aurai recours à votre témoignage.

Il donna une pièce de cinquante centimes à chacun des enfants, qui se retirèrent enchantés pour aller rapporter à leurs parents ce qu’ils avaient vu.

Un puits a été aussitôt creusé à l’endroit où est apparue la Farcy. L’eau a jailli d’elle-même et s’étend dans une cuvette qui s’est formée devant la source, comme pour en faciliter l’écoulement.

Madame de B…, qui souffrait depuis longtemps d’une maladie des yeux, s’est lavée avec cette eau et a été guérie.

Un enfant d’Armilly, que les médecins désespéraient de sauver, a été plongé par sa mère dans la cuvette miraculeuse – et il est aussitôt revenu à la santé.

Un paralytique, le sieur H…, avait perdu depuis longtemps l’usage de ses membres. L’eau de la Farcy lui a si bien rendu ses forces qu’il est rentré chez lui à pied.

Un militaire, qui avait la goutte, s’est également trouvé guéri.

Le bruit de ces cures prodigieuses s’est déjà répandu dans tout le pays, et l’on voit de toutes parts des paysans qui arrivent sur leurs bidets.

Une jeune femme a été placée en surveillance auprès de la source. Elle est chargée de recevoir les offrandes des pèlerins. Dès qu’on aura réuni une somme suffisante, un monument sera élevé sur le lieu même de l’apparation.

Et, chose étrange, si quelqu’un oublie de laisser son obole sur la margelle, une voix mystérieuse se fait entendre et dit :

« N’oubliez pas la petite bonne! »

Extrait de Fleurs d’adultère, publié en 1880

Savoir hennir

Alphonse Allais dans toute sa splendeur!

Savoir hennir ou le sentiment des nuances

Le jeune et candide Amédée de Saint-Gapour n’eut pas plutôt vu la jeune femme en question qu’il en tomba éperdument amoureux. Il se fit même le serment à lui-même d’obtenir bientôt les dernières faveurs de cette dame.

Cette dame n’était autre que la femme légitime d’un capitaine des douanes dans un petit port de Normandie, que les convenances les plus élémentaires m’interdisent de désigner clairement.

La belle capitaine se réjouit beaucoup à voir le pauvre Saint-Gapour si violemment allumé et, comme les distractions sont rares en province, elle conçut le projet de s’amuser de cette flamme, tout au moins une bonne partie de l’été.

— Mon pauvre ami, disait-elle, vous m’aimez, je veux bien le croire, mais que voulez-vous que j’y fasse ?

— Dame ! bafouillait Saint-Gapour, vous savez bien.

— Je crois, en effet, deviner ce que vous attendez de moi. Et si mon mari nous surprenait ?…

— On s’arrangera pour qu’il ne nous surprenne pas.

— On s’arrangera, on s’arrangera… C’est toujours la même histoire : on s’arrange, et puis on est pincé tout de même. Si mon mari nous pinçait, savez-vous ce qu’il nous passerait à travers le corps ?

— Son sabre ?

— Si ce n’était que son sabre, ce ne serait rien… Il nous passerait, vous savez, cet outil qui sert à sonder les balles de coton pour voir si on n’y a point introduit de la contrebande ; du poivre, par exemple.

— Diable !

— Oui, c’est toujours cet instrument qu’il passe à travers le corps des personnes qui le trompent.

On convint pourtant d’une chose.

Chaque soir, après son dîner, le capitaine s’assoupissait et, finalement, s’endormait dans son fauteuil. À ce moment, la dame pouvait profiter de quelques instants libres.

— Seulement, voilà le hic, dit-elle. Il faudrait que je fusse avertie de votre présence dans la rue. Et mon mari est si jaloux ! Le moindre signal, coup de sifflet, battement de main, le réveille et le met en terrible méfiance. Il faudrait trouver autre chose… Savez-vous imiter le hennissement du cheval ?

— Je vous dirai que je ne me suis jamais spécialement entraîné à ce sport.

— Eh bien, entraînez-vous et quand vous saurez bien hennir, venez sous mes fenêtres, un soir, vers neuf heures, hennissez fort et peut-être bien…

Amédée de Saint-Gapour crut voir s’entr’ouvrir les portes du paradis. À partir de ce moment, de l’aube à l’aurore, il passa son temps à imiter le hennissement du cheval.

Il allait s’exercer à la campagne, dans les herbages, au milieu des braves chevaux, des excellentes juments et des poulains espiègles qu’il effarait beaucoup par ses étranges vocalises.

Au bout de quelques jours, il se crut assez fort pour risquer le coup, et, un soir, il vint, sous les fenêtres de la belle, pousser son appel d’amour.

Rien ne bougea dans la maison, la capitaine ne sortit point.

Il la rencontra le lendemain sur la plage.

— Je vous ai bien entendu, hier, lui déclara-t-elle à brûle-pourpoint, mais si c’est ça que vous appelez imiter le hennissement du cheval !… Mon mari s’en est réveillé du coup et m’a lancé un regard soupçonneux qui m’a glacé jusqu’aux moelles. Il faut encore travailler un peu, mon ami, pour arriver à la perfection.

Saint-Gapour reprit le chemin de ses herbages et passa toute une grande semaine à simuler des clameurs de coursier.

— Cette fois, pensa le brave garçon, je crois que ça y est.

Et le soir même, il était à son poste, jetant aux étoiles surprises le gazouillis de l’étalon.

La maison du gabelou demeura close et nulle n’en sortit.

Amédée passa une mauvaise nuit.

Le lendemain, ivre d’audace, et sachant le capitaine occupé ailleurs, il se rendit chez la dame.

— Comment ? Véritablement ? fit-elle comme au comble de la stupeur ; c’est vous qui avez henni hier soir sous nos fenêtres. Eh bien ! ma foi, ce cri était si parfaitement imité que j’ai cru à un vrai cheval.

Et elle ajouta :

— Décidément, mon ami, vous n’avez pas le sentiment des nuances.

Amédée de Saint-Gapour crut comprendre, à ce moment, que la dame se payait sa tête.

Très vexé et fou d’amour, il se précipita sur elle, en imitant, à s’y méprendre, le cri du carme.

(Je ne sais pas si je me fais bien comprendre.)

Extrait de Rose et Vert-Pomme, publié en 1894

Un après-midi chez Claude Monet

Ce texte du critique d’art Louis Vauxcelles m’a littéralement transportée à Giverny. La maison et le jardin de Monet sont si bien décrits qu’on s’y croirait!

Un après-midi chez Claude Monet

Claude Monet n’est point le peintre paysan, simple et fruste, que l’on croit à Paris. Aucun rapport entre sa vie et celle d’un Jean-François Millet, terré par l’injuste misère à l’orée du Bas-Bréau, à Barbizon, ou celle d’un Alfred Sisley, végétant dans une masure, à l’ombre de l’église de Moret sur Loing. Monet, jadis, subit des débuts douloureux, la lutte, les quolibets de la foule, les privations. Il s’en souvient et ne nie point ce temps de nécessaires épreuves. Mais, s’il a peiné comme un matelot, à Belle-Isle, livrant bataille aux lames, aux récifs de Port-Domois, de Port-Goulphar, analysant sans trêve les rocs déchiquetés, les falaises striées par l’écume, engluées par les mousses et les lichens, et les bastions de granit battus par la meute des vagues, s’il a décrit sans relâche, d’un infaillible pinceau, les bouquets d’arbres d’Antibes et de Bordighera, et les pins noirs, et les oliviers d’argent pâle, et le ciel indigo, – le voici aujourd’hui fixé, pour bien longtemps, et depuis vingt ans déjà, dans ce gracieux pays du Vexin, dont il connaît, feuille par feuille, les prés et les bois.

Claude Monet, en dépit de la soixantaine sonnante ,est robuste et dru comme un chêne. Son visage hâlé par tous les embruns et tous les soleils, cheveux poivre et sel, le col nu, largement dégagé, les yeux d’acier clair, d’une pénétration aigüe, des yeux qui voient jusqu’au fond des choses. L’allure fait penser à celle de Meissonier. Les manières exquises, affables, sont d’un gentleman-farmer.

Quand nous arrivâmes à Giverny, Félix Borchardt, le beau peintre impressionniste allemand, et moi, le maître vêtu d’un costume de homespun beige, à carreaux, chemise de soie bleue plissée, feutre de velours fauve, bottines de cuir rougeâtre, nous fit entrer quelques instants dans un premier atelier, dont les murs offraient le résumé de sa vie d’artiste. Une trentaine de toiles, depuis les essais, aux côtés de Manet, quelques toiles de la série des Meules, des Cathédrales, des Nymphéas. Mais, comme il était déjà quatre heures de l’après-midi et « que les nymphéas se ferment avant cinq heures en été », il nous mena au second jardin. Vous savez que Claude Monet, ayant acheté un vaste clos en face de sa propriété, de l’autre côté de la route, l’inonda en partie, pour y créer une rivière. Sur cette rivière, il a jeté des nymphéas à profusion. Les feuilles s’étalent à plat, et, parmi leur verdure, la corolle, jaune, bleue, mauve, rose, de la belle fleur aquatique, s’épanouit. Une passerelle verte, en dos d’âne, près de laquelle Monet pose son chevalet. Des saules, des trembles au feuillage léger. Et surtout, sur les bords de la petite rivière, des fleurs par centaines, glaïeuls, iris, rhododendrons, lys rarissimes tachetés de points brunâtres. Le tout forme un décor plus joli que grandiose, un rêve extrêmement oriental.

Nous entrâmes au second atelier, qui est spacieux et haut. Borchardt et moi demeurâmes, immobiles, muets, éblouis. Ah! la lumière est meilleure que dans les souterrains de M. Durand-Ruel. Partout des Falaises de Dieppe, d’Etretat, et des champs de tulipes de la Haye, et les champs de Vétheuil, et la mer, et le ciel. Des églises-fantômes évanouies dans la brume. Enfin, une seconde série de nymphéas, à toutes les heures de la journée, au petit matin liliacé, dans le poudroiement mordoré de midi, dans les ombres violettes du crépuscule. La fraîcheur du ton, la subtilité, la fugacité d’impression, sont inégalables.

Sur la cimaise, bien en vue, une grande toile (le premier tableau de Monet refusé au Salon), des jeunes femmes en crinolines, se protégeant du soleil grâce à de minuscules ombrelles au manche d’ivoire, les taches de lumière sur les robes et les visages. Cette toile, brossée en plein air, fut refusée surtout par M. Jules Breton, membre influent du jury d’alors, lequel, – en éliminant l’œuvre hardie, annonciatrice, – sauva le grand art…

Une bibliothèque ; peu de livres, mais bons ; des photographies d’amis, Stéphane Mallarmé, visage de rêveur dolent, la physionomie douce et laborieuse de Gustave Geffroy, Mirbeau et la ride, dure comme un coup de sabre, qui lui barre le front.

Nous nous installons sur un immense divan de panne crème, et, dans la fumée des cigarettes, Claude Monet, souriant, dispos, malicieux, modeste, évoque ses souvenirs et nous conte sa vie.

Il a horreur de Paris, où l’on ne peut pas faire cent pas sans être harponné par des importuns, des gaffeurs, des snobs indiscrets et incompréhensifs. Il reste parfois huit, dix mois sans mettre le pied sur les boulevards. Il ignore les coteries, les Salons, l’Institut. Il préfère ses jardins, et son travail. Ce n’est pas qu’il abomine les grandes villes. Il a vécu, paisible, solitaire et ignoré, à Londres, il y a quelques années, lors de la série de la Tamise.

Claude Monet rappelle ses tout premiers débuts, qui ne furent point dédaignés. Il avait même réussi au Salon! Soudain, le besoin de peindre des figures et des objets en plein air l’illumina, comme une révélation. De ce jour il fut perdu – pour les gens sérieux. Et c’est au catalogue du Salon de 1868 que l’on trouve, pour la dernière fois, trace d’un envoi : Navires sortant des jetées du Havre. S’il n’eût pas insisté dans la voie nouvelle qu’il voulait frayer, il aurait connu le succès mondain, les commandes, les médailles. Encouragé par ses camarades, dissidents de l’atelier Gleyre, – Bazille, Renoir, – il ne céda pas. Manet, que Claude Monet admirait profondément (il allait boire des bocks au café de Bade pour ouïr l’auteur de l’Olympia, causer avec Baudelaire), le jalousa avec vivacité. Daubigny le comprit de bonne heure, et même démissionna d’un jury de Salon parce qu’on avait refusé Monet et ses amis. Rares étaient les défenseurs : Burty, Duranty, Castagnary, Théodore Duret.

– Daubigny fut-il le seul à soutenir l’impressionniste naissant? Que disaient les vrais maîtres d’alors?

– Tenez, je me rappelle que nous exposâmes, Renoir et moi, dans une petite boutique. Mon tableau était à la devanture. Un jour, – je me trouvais là, – passe Daumier, maître vénéré, qui s’arrête, lorgne, et dit au marchand : « Qui donc vous force à montrer au public de pareilles horreurs? » Je suis rentré chez moi, ce soir-là, le cœur navré. Par contre, Diaz (j’eûsse préféré que l’éloge vint de Daumier, et la critique de Diaz) s’enthousiasma pour ce même paysage, me serra les mains et me prédit le plus brillant avenir.

– Et le père Corot, qui accueillit les débuts de Pissaro?

– Le père Corot dit un soir à Guillemet : « Mon petit Antonin, tu as joliment bien fait de t’échapper de cette bande-là ».

Je n’ai guère connu, à ces lointaines époques où nous vendions nos toiles quarante francs, qu’un seul amateur vraiment sincère et désintéressé, M. Chocquet.

Claude Monet nous retrace en quelques mots le portrait de Chocquet.

Claude Monet nous retrace en quelques mots le portrait de Chocquet, fureteur clairvoyant qui, sans fortune, sut accumuler les meilleures choses de Van Gogh, de Cézanne, de Pissaro, ami véritable des peintre et de la peinture. « Je n’ai vu que Chocquet et Georges de Bellio qui fussent des amateur, – non des spéculateurs. »

Claude Monet, à l’apogée de la gloire, ne se fait pas d’illusions. « Ceux qui nous prônent maintenant nous comprennent-ils mieux que les insulteurs d’antan? Ah! Si l’on ôtait les signatures, lequel de tous vos snobs se risquerait à acheter « nos chefs-d’œuvre »? Et puis, on exagère notre mérite. Et surtout, certains, parmi les jeunes gens des Indépendants, au lieu de chercher, ainsi que nous fîmes il y a trente ans, ont le tort d’étudier de trop près notre technique, notre facture ; ils perdent ainsi tout espoir de personnalité. Ils nous démarquent, et le savent bien. Une fois, chez Durand-Ruel, j’aperçus, au moment où j’entrais, un monsieur qui se sauva à ma vue. C’était M. Loiseau… »

Je parle de l’exposition Gauguin, qui se tint ces temps derniers, chez Vollard.

– Gauguin, répond Claude Monet, je ne le comprends pas. Je vois bien ce qu’il doit à Puvis de Chavannes, à Cézanne, aux Japonais, mais je ne vois guère sa part. Je ne l’ai d’ailleurs jamais pris au sérieux. Et n’allez point prononcer le nom de Gauguin devant Cézanne: J’entends encore ce dernier s’écrier, avec l’accent méridional : « Ce Gauguin, je lui tordrai le cou ».

Je me permis de dire à Monet qu’il me semblait fort injuste.

Je prononce le nom d’Albert Besnard.

– Je n’ai pas eu le temps d’aller à son exposition

D’autres noms :

– !…

– Vuillard, un œil très fin. Maurice Denis, un bien joli talent, et si roublard!…

Mais Monet, à qui il ne sied guère de s’aventurer sur ce terrain, préfère tisonner dans ses souvenirs, et nous ramène à l’époque héroïque.

« Dégoûtés des Salons et des Jurys, nous avions formé un petit groupe, exposant chez un marchand. Manet, qui, lui, préférait lutter au Salon même, chez l’ennemi, – tel Zola voulant forcer les portes de l’Académie – nous traitait de « lâcheurs ». Et, lorsqu’il connut un semblant de succès, grâce au sujet, avec son Bon Bock, il ne décoléra pas contre Berthe Morizot, Renoir et moi-même, répétant : « Pourquoi n’êtes-vous pas restés avec moi? Vous voyez bien que je tiens la corde ».

« Ma première réussite date d’une exposition chez Georges Petit. M. Durand-Ruel ne nous envoyant pas un sol d’Amérique, je finis, car il fallait vivre, par céder à M. Georges Petit. J’exposai à l’Internationale. Les sociétaires me prièrent poliment de ne pas mettre mes toiles trop près des leurs. Cazin, lui, accepta de bonne grâce le voisinage. Seulement, le lendemain matin dès sept heures, il venait décrocher ses paysages et les éloignait de six mètres… Les critiques décrétèrent gravement que je m’étais assagi ; seul, Geoffroy nous défendait bien, mais son Voltaire n’était guère lu… J’exposai ensuite avec Rodin. Georges Petit flairant le succès, me dit, avant le vernissage : « Je pense que nous aurons le Figaro… Et tenez, à ce propos, Albert Wolf m’a prié de vous transmettre une invitation à déjeuner, pour Rodin et vous. Il vous attend après-demain. » Je refusai net.

– Et Rodin?

– Je ne me rappelle pas…

Claude Monet nous entretint ensuite de Cézanne. Il l’admire extrêmement, le tient pour un des maîtres peintres d’aujourd’hui.

« Voulez-vous voir mes Cézanne, ma collection? »

Nous acceptons avec joie et montons derrière le maître. Nous voici dans sa chambre à coucher. Au-dessus du lit, large et bas, un Renoir de la plus voluptueuse beauté. Un portrait velouté de jeune femme de Manet. Le Nègre, de Cézanne, chef-d’œuvre éclatant : ce nègre, culotté de bleu, au torse nu, est un morceau digne de Delacroix. Un paysage de Pissaro, vibrant de lumière, des intérieurs de Berthe Morizot, une femme à son tub, de Degas, des pommes, et l’Estaque, de Cézanne ; une Forêt sous la neige, de Cézanne ; deux portraits de Claude Monet, l’un de Renoir, – c’est le Monet de Fantin dans l’atelier des Batignolles, – l’autre, fort curieux, de Séverac, qui révèle un Claude Monet adolescent, au grand front ombragé de cheveux bouclés.

Mais le plus noble tableau a pour cadre la fenêtre grande ouverte. Ce sont les coteaux de Giverny, dans la vibration gorée du crépuscule.

Nous redescendons, traversons deux salonnets ornés d’estampes japonaises, chimères et dragons, la salle à manger lumineuse et gaie, d’un arrangement whistlérien avec ses buffets, chaises et table jaune clair.

Nous rentrons dans l’atelier, Monet nous parle de sa méthode de peindre. A Londres, lors de la série de la Tamise, où il avait installé tous ces chevalets dans une enfilade de chambres d’hôtel démeublées, il travaillait à cent toiles à la fois! Quelques touches, un quart d’heure d’étude sur une marine dont l’effet est à neuf heures du matin, puis il se met à l’effet suivant. Et ainsi de suite.

Claude Monet repeint nombre de fois le même tableau, et jamais – nous avons sous les yeux d’éblouissants Nymphéas – jamais la moindre trace de fatigue. Il est certaines toiles, qu’on jurerait peintes de verve en un après-midi, auxquelles ce maître illustre a travaillé plusieurs années.

Il peint par accès, par foucades. Lorsqu’il est en train, nul n’a le droit de le déranger, amis, visiteurs, acheteurs, personne. Puis il reste huit jours sans toucher à ses pinceaux.

… Le soir tombe. Un valet de chambre, parfaitement stylé, met le couvert, sur la terrasse enguirlandée de vigne vierge, glycines et d’aristoloches…

Claude Monet nous reconduisit jusqu’à la grille avec cette aménité de grand seigneur dont il ne s’était point départi. Et il s’en fut donner des instructions au jardinier, qui, en barque, arrachait les mauvaises pousses d’entre les nymphéas.

Nous échangeâmes nos impressions, sur la route, Félix Borchardt et moi :

– Ce grand homme est un homme heureux.

– Et un sage.

Extrait de la revue L’Art et Les Artistes, publiée en 1906

La prude, ou la rencontre imprévue

Détournez vos yeux chastes, je vous propose ici un conte du Marquis de Sade. Rien de bien cru, rassurez-vous, mais les apparences sont parfois trompeuses…

La prude, ou la rencontre imprévue

M. de Sernenval, âgé d’environ quarante ans, possédant douze ou quinze mille livres de rente qu’il mangeait tranquillement à Paris, ne se mêlant plus du commerce dont il avait autrefois suivi la carrière, et se contentant pour toute distinction du titre honorable de bourgeois de Paris visant à l’échevinage, venait d’épouser depuis peu d’années la fille d’un de ses anciens confrères, âgée pour lors d’environ vingt-quatre ans. Rien de si frais, de si potelé, de si charnu, de si blanc que Mme de Sernenval : elle n’était pas faite comme les Grâces, mais elle était appétissante comme la mère des amours, elle n’avait pas le port d’une reine, mais elle avait tant de volupté dans l’ensemble, des yeux si tendres et si pleins de langueurs, une bouche si jolie, une gorge si ferme, si arrondie, et tout le reste si fait pour faire naître le désir, qu’il était bien peu de belles femmes à Paris [auxquelles] on ne l’eût préférée. Mais Mme de Sernenval, avec tant d’attraits dans le physique, avait un défaut capital dans l’esprit… une pruderie insoutenable, une dévotion excédante, et une sorte de pudeur si ridiculement excessive qu’il était impossible à son mari de pouvoir la décider à paraître dans ses sociétés. Poussant le bigotisme à l’extrême, il était très rare que Mme de Sernenval voulût passer une nuit entière avec son mari, et dans les moments mêmes qu’elle daignait lui accorder, c’était toujours avec d’excessives réserves, une chemise qu’on ne relevait jamais. Une œillère artistement pratiquée au portique du temple de l’hymen n’en permettait l’entrée qu’aux clauses expresses d’aucun attouchement déshonnête, et d’aucune conjonction charnelle ; on aurait mis Mme de Sernenval en fureur, si l’on avait voulu franchir les bornes qu’imposait sa modestie, et le mari qui l’eût essayé, eût peut-être couru les risques de ne plus recouvrer les bonnes grâces de cette sage et vertueuse femelle. M. de Sernenval riait de toutes ces mômeries, mais comme il adorait sa femme, il daignait respecter ses faiblesses ; quelquefois cependant il essayait de la prêcher, il lui prouvait de la façon la plus claire que ce n’est pas en passant sa vie dans des églises ou avec des prêtres qu’une honnête femme remplit réellement ses devoirs, que les premiers de tous sont ceux de sa maison, nécessairement négligés par une dévote, et qu’elle honorerait infiniment davantage les vues de l’Éternel en vivant d’une manière honnête dans le monde, qu’en allant s’enterrer dans des cloîtres, qu’il y avait infiniment plus de danger avec les étalons de Marie qu’avec ces amis sûrs dont elle refusait ridiculement la société.

– Il faut que je vous connaisse et que je vous aime autant que je le fais, ajoutait à cela M. de Sernenval, pour n’être pas très inquiété de vous pendant toutes ces pratiques religieuses. Qui m’assure que vous ne vous oubliez pas quelquefois plutôt sur la molle couchette des lévites, qu’au pied des autels du dieu ? Rien de si dangereux que tous ces coquins de prêtres ; c’est toujours en parlant de Dieu qu’ils séduisent nos femmes et nos filles, et c’est toujours en son nom qu’ils nous déshonorent ou nous trompent. Croyez-moi, chère amie, on peut être honnête partout ; ce n’est ni dans la cellule du bonze, ni dans la niche de l’idole que la vertu érige son temple, c’est dans le cœur d’une femme sage, et les compagnies décentes que je vous offre n’ont rien qui ne s’allie au culte que vous lui devez… Vous passez dans le monde pour une de ses plus fidèles sectatrices : j’y crois ; mais quelle preuve ai-je que vous méritez réellement cette réputation ? Je croirais bien mieux, si je vous voyais résister à d’artificieuses attaques : ce n’est pas la femme qui se met dans le cas de n’être jamais séduite, dont la vertu est la mieux constatée, c’est celle qui est assez sûre d’elle pour s’exposer à tout sans rien craindre.

Mme de Sernenval ne répondait rien à cela, parce qu’en fait l’argument était sans réponse, mais elle pleurait, ressource commune des femmes faibles, séduites, ou fausses, et son mari n’osait pas pousser plus loin la leçon.

Les choses étaient en cet état lorsqu’un ancien ami de Sernenval, un nommé Desportes, arriva de Nancy pour le voir et conclure en même temps quelques affaires qu’il avait dans la capitale. Desportes était un bon vivant, de l’âge à peu près de son ami et ne haïssait aucun des plaisirs dont la nature bienfaisante a permis à l’homme de faire usage pour oublier les maux dont elle l’accable ; il ne résiste point à l’offre que lui fait Sernenval d’un logement chez lui, se réjouit du plaisir de le voir, et s’étonne en même temps de la sévérité de sa femme qui, du moment qu’elle sait cet étranger dans la maison, refuse absolument de paraître et ne descend plus même aux repas. Desportes croit qu’il gêne, il veut se loger ailleurs, Sernenval l’en empêche, et lui avoue enfin tous les ridicules de sa tendre épouse.

– Pardonnons-lui, disait le mari crédule, elle rachète ces torts par tant de vertus qu’elle a obtenu mon indulgence, et j’ose te demander la tienne.

– A la bonne heure, répond Desportes, dès qu’il n’y a rien de personnel pour moi, je lui passe tout, et les défauts de la femme de celui que j’aime ne seront jamais à mes yeux que des qualités respectables.

Sernenval embrasse son ami et l’on ne s’occupe plus que de plaisirs.

Si la stupidité de deux ou trois ganaches qui depuis cinquante ans régissent à Paris la partie des filles publiques et nommément celle d’un fripon espagnol qui gagnait le règne dernier cent mille écus par an à l’espèce d’inquisition dont on va parler, si le plat rigorisme de ces gens-là n’avait pas bêtement imaginé qu’une des plus célèbres manières de mener l’État, un des ressorts les plus sûrs du gouvernement, une des bases enfin de la vertu, était d’ordonner à ces créatures de rendre un compte exact de la partie de leur corps que fête le mieux l’individu qui les courtise, qu’entre un homme qui regarde un téton par exemple, ou un qui considère une chute de reins, il y a décidément la même différence qu’entre un honnête homme et un coquin, et que celui qui est tombé dans l’un ou l’autre de ces cas (c’est suivant la mode) doit nécessairement être le plus grand ennemi de l’État, sans ces méprisables platitudes, dis-je, il est certain que deux louables bourgeois dont l’un a une femme bigote, et dont l’autre est célibataire, pourraient aller passer très légitimement une heure ou deux chez ces demoiselles-là ; mais ces absurdes infamies glaçant le plaisir des citoyens, il ne vint pas à l’esprit de Sernenval de faire seulement soupçonner à Desportes ce genre de dissipation. Celui-ci s’en apercevant et ne se doutant pas des motifs, demanda à son ami pourquoi, lui ayant déjà proposé tous les plaisirs de la capitale, il ne lui avait point parlé de celui-là ? Sernenval objecte la stupide inquisition, Desportes en plaisante, et nonobstant les listes de m., les rapports de commissaires, les dépositions d’exempts et toutes les autres branches de friponnerie établies par le chef sur cette partie des plaisirs du manant de Lutèce, il dit à son ami qu’il voulait absolument souper avec des catins.

– Écoute, répondit Sernenval, j’y consens, je te servirai même d’introducteur pour preuve de ma façon philosophique de penser sur cette matière, mais par une délicatesse que j’espère que tu ne blâmeras point, par les sentiments que je dois enfin à ma femme et qu’il n’est pas en moi de vaincre, tu permettras que je ne partage point tes plaisirs, je te les procurerai et en resterai là.

Desportes persifle un instant son ami, mais le voyant décidé à ne point se laisser entamer sur cet objet consent à tout, et l’on part.

La célèbre S. J. fut la prêtresse au temple de laquelle Sernenval imagina de faire sacrifier son ami.

– C’est une femme sûre qu’il nous faut, dit Sernenval, une femme honnête ; cet ami pour lequel j’implore vos soins n’est que pour un instant à Paris, il ne voudrait pas rapporter un mauvais présent dans sa province et vous y perdre de réputation ; dites-nous franchement si vous avez ce qu’il lui faut et ce que vous désirez pour lui en procurer la jouissance.

– Écoutez, reprit la S. J., je vois bien à qui j’ai l’honneur de m’adresser, ce n’est pas des gens comme vous que je trompe, je vais donc vous parler en honnête femme et mes procédés vous prouveront que je le suis. J’ai votre affaire, il ne s’agit que d’y mettre le prix, c’est une femme charmante, une créature qui vous ravira dès que vous l’entendrez… c’est enfin ce que nous appelons un morceau de prêtre, et vous savez que ces gens-là étant mes meilleures pratiques, je ne leur donne pas ce que j’ai de plus mauvais… Il y a trois jours que M. l’évêque de M. m’en donna vingt louis, l’archevêque de R. lui en fit gagner cinquante hier et ce matin encore elle m’en valut trente du coadjuteur de… Je vous l’offre pour dix et cela en vérité, messieurs, pour mériter l’honneur de votre estime, mais il faut être exact au jour et à l’heure, elle est en puissance de mari, et d’un mari jaloux qui n’a des yeux que pour elle ; ne pouvant jouir que d’instants dérobés, il ne faut donc pas manquer d’une minute ceux dont nous serons convenus…

Desportes marchanda un peu, jamais catin ne se paya dix louis dans toute la Lorraine, plus il cherchait à diminuer, plus on lui vantait la marchandise, bref il convint et le jour suivant, dix heures précises du matin, fut l’heure choisie pour le rendez-vous. Sernenval ne voulant point être de moitié dans cette partie, il n’était plus question d’un souper, moyennant quoi l’on avait pris ce moment de Desportes, bien aise d’expédier cette affaire-là de bonne heure pour pouvoir vaquer le reste du jour à d’autres devoirs plus essentiels à remplir. L’heure sonne, nos deux amis arrivent chez leur charmante entremetteuse, un boudoir où ne règne qu’un jour sombre et voluptueux, renferme la déesse où Desportes va sacrifier.

– Heureux enfant de l’amour, lui dit Sernenval en le poussant dans le sanctuaire, vole dans les bras voluptueux que l’on étend vers toi, et viens seulement après me rendre compte de tes plaisirs ; je me réjouirai de ton bonheur, et ma joie sera d’autant plus pure que je n’en serai nullement jaloux.

Notre catéchumène s’introduit, trois heures entières suffisent à peine à son hommage, il revient enfin assurer son ami que de ses jours il ne vit rien de pareil et que la mère même des amours ne lui aurait pas donné tant de plaisirs.

– Elle est donc délicieuse, dit Sernenval à demi enflammé.

– Délicieuse ? ah je ne trouverais pas d’expression qui puisse te rendre ce qu’elle est, et dans cet instant-ci même où l’illusion doit être anéantie, je sens qu’il n’est aucun pinceau qui puisse peindre les torrents des délices dans lesquelles elle m’a plongé. Elle joint aux grâces qu’elle a reçues de la nature, un art si sensuel à les faire valoir, elle sait mettre un sel, un piquant si réel dans sa jouissance que j’en suis encore dans l’ivresse… Oh ! mon ami, tâtes-en, je t’en supplie, quelque habitude que tu puisses avoir des beautés de Paris, je suis bien sûr que tu m’avoueras que jamais aucune ne valut à tes yeux celle-là.

Sernenval toujours ferme, mais néanmoins ému d’un peu de curiosité, prie la S. J. de faire passer cette fille devant lui quand elle sortira du cabinet… On y consent, les deux amis se tiennent debout pour la mieux observer, et la princesse passe fièrement…

Juste ciel, que devient Sernenval quand il reconnaît sa femme, c’est elle… c’est cette prude qui, n’osant descendre par pudeur devant un ami de son époux, a l’impudence de venir se prostituer dans une telle maison.

– Misérable ! s’écrie-t-il en fureur…

Mais c’est en vain qu’il veut s’élancer sur cette créature perfide, elle l’avait reconnu aussi vite qu’elle avait été aperçue et elle était déjà loin du logis. Sernenval, dans un état difficile à dire, veut s’en prendre à la S. J. ; celle-ci s’excuse sur l’ignorance où elle est, elle assure Sernenval qu’il y a plus de dix ans, c’est-à-dire bien antérieurement au mariage de cet infortuné, que cette jeune personne fait des parties chez elle.

– La scélérate ! s’écrie le malheureux époux, que son ami s’efforce en vain de consoler… mais non, que cela soit fini, le mépris est tout ce que je lui dois, qu’elle soit à jamais couverte du mien et que j’apprenne par cette cruelle épreuve, que ce n’est jamais d’après le masque hypocrite des femmes qu’il faut s’aviser de les juger.

Sernenval revint chez lui, mais il n’y trouva plus sa catin, elle avait déjà pris son parti, il ne s’en inquiéta pas ; son ami n’osant plus soutenir sa présence après ce qui s’était passé, se sépara le lendemain de lui, et l’infortuné Sernenval isolé, pénétré de honte et de douleur, fit un in-quarto contre les épouses hypocrites qui ne corrigea point les femmes et que les hommes ne lurent jamais.

Extrait de Historiettes, contes et fabliaux, publié en 1926

L’impératrice Zin-Gou

La Vague, Hokusai

Direction le Japon grâce à Judith Gautier, la fille de Théophile.

L’Impératrice Zin-Gou

C’est le soir ; le palais impérial s’endort : les gardes veillent ; tout est tranquille.

Invisible, cependant, un homme a franchi les murailles, se glisse par les cours et les jardins, et voilà que, brusquement, il pénètre chez l’Impératrice, endormie déjà.

Dans la chambre, parfumée comme un temple, les lampes brûlent, voilées de soie. L’homme s’avance sans hésiter ; sous son pas le parquet craque et l’Impératrice s’éveille, en sursaut, mais sans un cri.

Elle regarde l’homme, le reconnaît. C’est le beau général Také-Outsi-No-Soukouné. Il est en habit de bataille, tout souillé de poussière et de sang mal essuyé.

D’un geste fébrile, elle arrache la moustiquaire de gaze, bondit près de lui, belle, grande, gracieuse dans ses pâles et longs vêtements nocturnes.

– Toi ici! s’écrie-t-elle, loin du combat! Qu’est-il arrivé? La défaite?

Také-Outsi se prosterne.

– Non, princesse, dit-il, mais pis que cela.

– Quoi? Quoi donc?

– Le descendant des dieux, le sublime Empereur, ton époux est mort… Il combattait à la tête de ses guerriers, les conduisant à la victoire. Une flèche coréenne l’atteignit… Il est retourné dans le séjour céleste.

– Ah! mes pressentiments! s’écrie l’Impératrice, en crispant ses doigts dans sa longue chevelure éparse, l’avis surnaturel qui me fut donné que le maître du Japon ne devait pas marcher en personne contre ce peuple!… Tsiou-Aï-Teno n’a pas voulu me croire et il n’est plus! il a quitté la terre, l’époux héroïque, le fils du Prince des Guerriers, celui qui, par piété filiale, rassembla plus de cent mille oiseaux blancs, l’âme de son père s’étant réfugiée dans le corps d’un sira-tori, le héron aux grandes ailes! Où est-elle, à son tour, l’âme du fils si tendre? Hélas! hélas! où est-elle?

Mais, subitement, l’Impératrice s’apaise, secoue sa tête fière et fait signe au général de se relever.

– Alors tout est perdu, dit-elle, la victoire nous échappe.

– Rien n’est perdu, ô ma souveraine, dit Také-Outsi, qui reste agenouillé, tout est suspendu seulement. J’ai emporté le corps du Mikado dans mes bras, je l’ai couché sous sa tente, disant qu’il était seulement blessé, qu’il guérirait : puis, le confiant à des gardiens, qui paieraient de leur vie la moindre indiscrétion, je suis parti en secret, et, semant ma route de chevaux morts, arrivé jusqu’à vos pieds.

Le beau guerrier lève les yeux vers la reine charmante, qui, la tête inclinée, le regarde aussi. Elle lit dans cette âme ardente, l’héroïsme, le génie, le dévouement, la tendresse peut-être! Et elle, à la fois toute-puissante et si faible, comprend qu’appuyée sur un coeur pareil, elle peut devenir redoutable, invincible. Un sentiment étrange et tout nouveau frémit en elle, fait d’ambition et de courage. Comme si l’âme de son époux était venue renforcer la sienne, elle se sent prête à affronter tous les dangers, elle, la coquette, la nonchalante, qui tremblait au moindre présage!

– Merci, chef illustre, dit-elle à Také-Outsi, tu as fait ce qu’il fallait faire. Le Mikado vit toujours, il n’est que blessé. Demain nous irons le rejoindre au camp. C’est moi qui le remplacerai. Nous marcherons à la victoire. Toi, Také-Outsi, sois le soutien de l’Empire, je te donne le titre de Nai-Dai-Tsin.

Depuis plusieurs jours, l’illustre Impératrice Zin-Gou est en route. Také-Outsi l’accompagne, et une troupe nouvelle, qu’elle emmène pour renforcer l’armée, la suit. Les lanciers marchent d’abord, cuirassés, coiffés du casque à visière, évasé autour de la nuque et orné au-dessus du front d’une sorte de croissant de cuivre, la lance au poing, un petit drapeau planté derrière l’oreille gauche ; les archers viennent ensuite, le front ceint d’un bandeau d’étoffe blanche, dont les bouts flottent en arrière, le dos hérissé de longues flèches, tenant à la main le grand arc laqué. Un nouveau corps d’archers est joint à ceux-ci et les soldats qui le composent portent un arc de forme singulière, à l’aide duquel on lance des pierres et qui est d’invention récente.

Les hommes de pied s’avancent après eux, armés de hallebardes, de glaives à deux mains, de haches ; ils ont le visage couvert de masques noirs et grimaçants, hérissés de moustaches et de sourcils rouges, des casques ornés d’antennes de cuivre ou de grandes cornes de cerfs ; d’autres ce cachent sous un capuchon de mailles qui ne laisse voir que leurs yeux. Et au-dessus de ces troupes en marche, on voit osciller tout un fouillis de bannières et d’insignes des formes les plus variées.

L’Impératrice, sur un beau cheval, dont la crinière tressée forme comme une crête, les pieds dans de grands étriers ciselés, marche la première, et l’on arrive ainsi au bord d’une rivière appelée Matsoura-Gawa.

Alors la belle Zin-Gou ordonne une halte. Elle est femme toujours, et une idée singulière lui est venue : elle veut pêcher à l’hameçon dans cette rivière.

Debout sur un petit tertre, elle jette la ligne et dit à voix haute :

– Si je dois réussis dans mon entreprise, l’amorce sera mordue, sinon elle restera intacte.

Un grand silence règne ; tous les regards sont fixés sur la légère bouée flottant sur l’eau. La voici qui oscille et danse ; la souveraine d’un geste vif enlève la ligne au bout de laquelle un éperlan s’agite et lui comme un poignard.

Des acclamations joyeuses éclatent.

– En route! s’écrie Zin-Gou, la flotte nous attend et la victoire est certaine!

On arrive à la rade de Kasifi-No-Oura. La flotte apparaît magnifique et formidable. : les grandes jonques ressemblent à des monstres et les voiles sont comme des ailes! les marins acclament l’armée impériale qui répond par un long cri.

La souveraine a mis pied à terre ; elle s’avance jusqu’aux bords des flots, et, enlevant sa coiffure d’or, dénoue ses longs cheveux. Pour en effacer les parfums, elle les baigne dans la mer, puis les tord, les relève, en forme de chignon unique, tel que les portent les hommes.

Elle saisit alors une hache d’armes et monte sur la plus belle des jonques.

De là, à tous, l’Impératrice guerrière apparaît comme sur un piédestal. Elle a revêtu l’armure de corne noire dont les lamelles, jointes par des points de soie pourpre, retombent plus bas que les genoux, sur l’ample pantalon de brocart blanc à dessins nuageux, serré à la cheville. Elle a des épaulières de velours noir et d’énormes manches, très majestueuses, qui, descendant jusqu’à terre, forment comme un manteau ; elles sont faites d’une étoffe semée de fleurettes d’or disposées en losange et la doublure est de satin uni.

Un chrysanthème d’or ciselé brille sur le devant de l’armure ; la haute coiffure conique est retenue par une ganse de soie, nouée sous le menton, la hache d’arme est passée à la ceinture, à côté des deux sabres, et la guerrière s’appuie sur une canne d’ivoire et d’or, longue comme une pique.

Sous le vent, les voiles se tendent, les lames balancent les navires, tandis que Zin-Gou, les regards perdus dans l’espace, s’écrie :

– Voyez! Voyez! Le dieu marin! Foumi-Yori-Mio-Zin se fait notre guide et marche devant nous!

Elle est seule à apercevoir le Dieu de la mer ; mais nul ne doute de sa parole.

Le roi de Corée tremble et pleure au fond de son palais. Ses Etats sont envahis, ses soldats sont défaits. Devant l’armée invincible des Japonais, aucune résistance n’était possible, et lui-même, avant de combattre, il se sent vaincu.

Déjà les conquérants ont pris la ville. L’Impératrice guerrière est aux portes des palais. L’âme des héros l’anime vraiment. C’est elle qui, à travers les tempêtes et les obstacles, a conduit son armée à tant de victoires.

La première elle s’élance à l’assaut, franchit le fossé et heurte la porte royale en criant d’une voix éclatante :

– Le roi de Corée est le chien du Japon!

Les battants éclatent, s’écroulent et la conquérante passe sur les décombres.

Au-dessus de l’entrée, elle fait suspendre sa pique d’ivoire et d’or, qui, durant des siècles, restera là.

C’est l’heure du carnage et du pillage ; les soldats vont se payer enfin de leur sang versé ; ils n’attendent plus que l’ordre de la souveraine.

Mais voici que, le front baissé, les mains liées derrière le dos, le roi de Corée s’avance dans la cour d’honneur, jonchée de morts et de blessés. Il s’est lui-même enchaîné comme un prisonnier, et il vient s’humilier, se soumettre, se rendre…

– Je suis ton esclave ! s’écrie-t-il avec un sanglot, en tombant aux pieds de la belle guerrière.

Alors sous la rude cuirasse, le coeur de la femme se réveille et s’émeut… Zin-Gou relève le pauvre roi, détache ses liens.

– Tu n’es pas mon esclave, dit-elle ; tu resteras roi de Corée, mais tu seeras mon vassal.

Et elle défend de piller la ville. On s’emparera seulement des trésors du roi, réservant pour elle les peintures, les objets d’art, toutes ces choses délicieuses, créées par la Chine, et que le Japon ne sait pas faire encore.

Au désespoir la joie succède, on acclame la conquérante magnanime, qui, elle, cherche sa récompense dans les yeux du beau Také-Outsi, de plus en plus troublés d’admiration et de tendresse.

Il y a aujourd’hui plus de treize siècles que la glorieuse Zin-Gou-Gvo-Gou rentrée triomphalement dans sa capitale, donna le jour à un fils, et poursuivit le cours d’un règne long et heureux. Et ne dirait-on pas que, dans le Japon moderne, si avide de progrès, si différent de l’ancien, rien n’est changé, cependant?

Les soldats ne portent plus le casque noir, agrémenté de cornes brillantes ; au lieu de l’arc « d’invention récente », qui lancait des pierres, ils ont les canons et les fusils les plus perfectionnés ; mais ce sont toujours les mêmes héros intrépides, dédaigneux de la vie.

Le Mikado qui règne aujourd’hui, Mitsou-Hito, l’Homme Conciliant, de la dynastie divine qui, selon la formule officielle, règne sur le Japon « depuis le commencement des temps et à jamais », descend directement de l’illustre impératrice Zin-Gou. Le cycle inauguré par son avènement s’appelle Mé-Dgi, « règne lumineux », et il brille en effet d’une éclatante façon. Le souverain actuel, dont les victoires étonnent l’Europe, est certes digne de ses pères, et de la déesse soleil : Tien-Sio-Daï-Tsin, sa radieuse aïeule, peut se reconnaître en lui, le fils de ses fils, et du haut du ciel, lui sourire.

Extrait du Paravent de soie et d’or, publié en 1904

La conquête de l’ubiquité

Euterpe, la muse de la musique

Voici une des pépites de ce calendrier. En 1928, Paul Valéry avait déjà compris combien l’interaction entre les technologies et les arts allait devenir importante.

La conquête de l’ubiquité

Nos Beaux-Arts ont été institués, et leurs types comme leur usage fixés, dans un temps bien distinct du nôtre, par des hommes dont le pouvoir d’action sur les choses était insignifiant auprès de celui que nous possédons. Mais l’étonnant accroissement de nos moyens, la souplesse et la précision qu’ils atteignent, les idées et les habitudes qu’ils introduisent nous assurent de changements prochains et très profonds dans l’antique industrie du Beau. Il y a dans tous les arts une partie physique qui ne peut plus être regardée ni traitée comme naguère, qui ne peut pas être soustraite aux entreprises de la connaissance et de la puissance modernes. Ni la matière, ni l’espace, ni le temps ne sont depuis vingt ans ce qu’ils étaient depuis toujours. Il faut s’attendre que de si grandes nouveautés transforment toute la technique des arts, agissent par là sur l’invention elle-même, aillent peut-être jusqu’à modifier merveilleusement la notion même de l’art.

Sans doute ce ne seront d’abord que la reproduction et la transmission des œuvres qui se verront affectées. On saura transporter ou reconstituer en tout lieu le système de sensations, – ou plus exactement, le système d’excitations, – que dispense en un lieu quelconque un objet ou un événement quelconque. Les œuvres acquerront une sorte d’ubiquité. Leur présence immédiate ou leur restitution à toute époque obéiront à notre appel. Elles ne seront plus seulement dans elles-mêmes, mais toutes où quelqu’un sera, et quelque appareil. Elles ne seront plus que des sortes de sources ou des origines, et leurs bienfaits se trouveront ou se retrouveront entiers où l’on voudra. Comme l’eau, comme le gaz, comme le courant électrique viennent de loin dans nos demeures répondre à nos besoins moyennant un effort quasi nul, ainsi serons-nous alimentés d’images visuelles ou auditives, naissant et s’évanouissant au moindre geste, presque à un signe. Comme nous sommes accoutumés, si ce n’est asservis, à recevoir chez nous l’énergie sous diverses espèces, ainsi trouverons-nous fort simple d’y obtenir ou d’y recevoir ces variations ou oscillations très rapides dont les organes de nos sens qui les cueillent et qui les intègrent font tout ce que nous savons. Je ne sais si jamais philosophe a rêvé d’une société pour la distribution de Réalité Sensible à domicile.

La Musique, entre tous les arts, est le plus près d’être transposé dans le mode moderne. Sa nature et la place qu’elle tient dans le monde la désignent pour être modifiée la première dans ses formules de distribution, de reproduction et même de production. Elle est de tous les arts le plus demandé, le plus mêlé à l’existence sociale, le plus proche de la vie dont elle anime, accompagne ou imite le fonctionnement organique. Qu’il s’agisse de la marche ou de la parole, de l’attente ou de l’action, du régime ou des surprises de notre durée, elle sait en ravir, en combiner, en transfigurer les allures et les valeurs sensibles. Elle nous tisse un temps de fausse vie en effleurant les touches de la vraie. On s’accoutume à elle, on s’y adonne aussi délicieusement qu’aux substances justes, puissantes et subtiles que vantait Thomas de Quincey. Comme elle s’en prend directement à la mécanique affective dont elle joue et qu’elle manœuvre à son gré, elle est universelle par essence ; elle charme, elle fait danser sur toute la terre. Telle que la science, elle devient besoin et denrée internationaux. Cette circonstance, jointe aux récents progrès dans les moyens de transmission, suggérait deux problèmes techniques :

I. – Faire entendre en tout point du globe, dans l’instant même, une œuvre musicale exécutée n’importe où.

II. – En tout point du globe, et à tout moment, restituer à volonté une œuvre musicale.

Ces problèmes sont résolus. Les solutions se font chaque jour plus parfaites.

Nous sommes encore assez loin d’avoir apprivoisé à ce point les phénomènes visibles. La couleur et le relief sont encore assez rebelles. Un soleil qui se couche sur le Pacifique, un Titien qui est à Madrid ne viennent pas encore se peindre sur le mur de notre chambre aussi fortement et trompeusement que nous y recevons une symphonie.

Cela se fera. Peut-être fera-t-on mieux encore, et saura-t-on nous faire voir quelque chose de ce qui est au fond de la mer. Mais quant à l’univers de l’ouïe, les sons, les bruits, les voix, les timbres nous appartiennent désormais. Nous les évoquons quand et où il nous plaît. Naguère, nous ne pouvions jouir de la musique à notre heure même, et selon notre humeur. Notre jouissance devait s’accommoder d’une occasion, d’un lieu, d’une date et d’un programme. Que de coïncidences fallait-il ! C’en est fait à présent d’une servitude si contraire au plaisir, et par là si contraire à la plus exquise intelligence des œuvres. Pouvoir choisir le moment d’une jouissance, la pouvoir goûter quand elle est non seulement désirable par l’esprit, mais exigée et comme déjà ébauchée par l’âme et par l’être, c’est offrir les plus grandes chances aux intentions du compositeur, car c’est permettre à ses créatures de revivre dans un milieu vivant assez peu différent de celui de leur création. Le travail de l’artiste musicien, auteur ou virtuose, trouve dans la musique enregistrée la condition essentielle du rendement esthétique le plus haut.

Il me souvient ici d’une féerie que j’ai vue enfant dans un théâtre étranger. Ou que je crois d’avoir vue. Dans le palais de l’Enchanteur, les meubles parlaient, chantaient, prenaient à l’action une part poétique et narquoise. Une porte qui s’ouvrait sonnait une grêle ou pompeuse fanfare. On ne s’asseyait sur un pouf, que le pouf accablé ne gémît quelque politesse. Chaque chose effleurée exhalait une mélodie.

J’espère bien que nous n’allons point à cet excès de sonore magie. Déjà l’on ne peut plus manger ni boire dans un café sans être troublés de concerts. Mais il sera merveilleusement doux de pouvoir changer à son gré une heure vide, une éternelle soirée, un dimanche infini, en prestiges, en tendresses, en mouvements spirituels.

Il est de maussades journées ; il est des personnes fort seules, et il n’en manque point que l’âge ou l’infirmité enferment avec elles-mêmes qu’elles ne connaissent que trop. Ces vaines et tristes durées, et ces êtres voués aux bâillements et aux mornes pensées, les voici maintenant en possession d’orner ou de passionner leur vacance.

Tels sont les premiers fruits que nous propose l’intimité nouvelle de la Musique avec la Physique, dont l’alliance immémoriale nous avait déjà tant donné. On en verra bien d’autres.

Texte publié en 1928 dans Œuvres, tome II, Pièces sur l’art

Une restitution

En lisant cette nouvelle de François Coppée, on se dit que rien n’a changé…

Une restitution

La session du Parlement étant close, l’honorable M. Grandcadet, député des Deux-Garonnes, prend le rapide – gratis, bien entendu, avec sa carte de circulation – et va tâter le pouls de l’opinion publique, dans sa petite ville.

Confortablement installé dans un coin de wagon, M. Grandcadet déploie un immense journal du soir, un journal bien pensant, ministériel, rédigé d’une prose lourde et triste comme la vertu, et dont la typographie elle-même a quelque chose de grave et de puritain. L’épisode du Panama – insignifiant, comme on sait, et exagéré avec tant de malveillance par les seuls ennemis de la République – est relégué dédaigneusement à la troisième page, et tout ce qui s’y rapporte est imprimé en sept et presque illisible. Par contre, les colonnes de l’organe austère sont encombrées de politique étrangère, d’articles d’un intérêt palpitant, qui commencent en ces termes : « Les choses se gâtent au Venezuela », ou bien : « Les jours du ministère Tricoupis seraient-ils comptés? »

Pour faire bonne contenance devant le monsieur à moustaches blanches de colonel en retraite, qui est assis sur la banquette en face et lit tranquillement La Cocarde, M. Grandcadet ne quitte pas des yeux la feuille officieuse et semble se passionner pour la crise hellène et pour les dernières dépêches de Caracas. Mais, en réalité, M. Grandcadet a été très secoué par les derniers évènements, et la sombre inquiétude habite dans son âme.

Son nom n’a pas encore été prononcé. Bon. Il n’a rien écrit, rien signé. A merveille. Mais qui peut répondre, par le temps qui court, qu’on ne trouvera pas, un de ces quatre matins, sur son compte, un papier compromettant? Car enfin, tout de même, il a touché son petit pot-de-vin, l’honorable, comme les camarades, et il n’a pas cru mal agir. Voyons, je vous en fais juge. Il n’avait pas d’opinion sur le dernier appel de fonds ; il hésitait. Un homme considérable, un riche banquier, qu’il rencontrait dans son milieu politique avec qui il était dans les meilleurs rapports, – presque un ami, lui ouvre les yeux, lui fait comprendre combien il est opportun – que dis-je? patriotique – de voter dans un sens favorable à l’émission.

Ce monsieur, qui sait vivre, qui est un parfait gentleman, lui propose – oh ! dans les termes les plus délicats ! – de l’associer aux opérations financières qui se préparent, tout naturellement, autour de cette grosse affaire, et lui assure, lui paie d’avance – pour calmer ses scrupules – gain, mon Dieu, pas énorme, une misérable pièce de vingt-cinq mille francs… Laissez-moi donc tranquille ! vous auriez accepté, tout comme M. Grandcadet.

Je sais bien, vous allez me dire : « Et les souscripteurs? » Raisonnons. En cas de succès, ils n’auraient rien dit, puisqu’ils auraient fait un placement très avantageux. C’étaient des joueurs, allons! Voulez-vous savoir ma façon de penser? Pas intéressants du tout, les souscripteurs. Est-ce que Grandcadet pouvait deviner qu’on ne percerait pas ce fameux canal? Mais déjà, plusieurs fois, il avait réalisé quelques bénéfices – des misères – dans des affaires du même genre, qui avaient plus ou moins réussi. Personne ne s’était plaint.

Eh bien! franchement, la main sur la conscience, il ne se reprochait rien. Et, faut-il tout dire? il n’y croyait pas, à cette explosion de la colère publique. Tout cela était factice. Il était facile de reconnaître, derrière cette indignation de commande, un complot des anciens partis, la main du comte de Paris et des boulangistes. Le Président du Conseil le leur avait dit en face. Ah!… mais!… Heureusement qu’il était là, lui, Grandcadet, pour défendre la République menacée. Et au péril de sa vie, capable, avec son petit bedon, ses favoris en patte de lapin et sa mine de notaire paillard qui se dispose à faire un trou à la lune. Mais, quand la moutarde lui montait au nez!… Oui, s’il le fallait absolument, il se ferait tuer sur une barricade, et, pareil à l’héroïque Baudin, il s’écrierait : « Venez voir comment on meurt… pour vingt-cinq mille francs! »

Pourtant, malgré tous ces beaux raisonnements, l’honorable député des Deux-Garonnes n’était pas à la noce.

– Si j’essayais de me reposer un peu, se dit-il.

Il enfonça sur sa calvitie son bonnet de voyage, s’enveloppa les jambes dans sa couverture, s’étendit sur la banquette et s’endormit bientôt d’un profond sommeil.

Mais alors, il eu le cauchemar. Etait-il oppressé par le remords Moi, je croirais plutôt qu’il avait eu tort de manger du civet, en dinant au buffet de la gare. Il aurait dû se méfier. Le lièvre ne lui réussissait pas.

Ses rêves furent absurdes.

Il se vit d’abord rentrant chez lui, ouvrant son coffre-fort, s’apercevant qu’on l’avait volé et que, à la place du gros portefeuille de maroquin vert où il serrait toutes ses valeurs, il n’y avait plus qu’un bas de laine absolument vide. Puis, brusquement, il fut transporté à la Chambre des députés ; mais il était seul sur son banc, dans la salle déserte et à peine éclairée d’une lueur crépusculaire. Tous les pupitres étaient fermés, toutes les portes closes. Aucune trace humaine, qu’un énorme chapeau de haute forme, grand comme un réservoir de jardin et posé sur le bureau du président. Grandcadet le considérait avec stupeur, lorsque le monstrueux couvre-chef, faisant explosion, se mit à vomir une innombrable quantité de petits carrés de papier blanc, et sur tous le malheureux député, doué soudain d’une puissance de regard surnaturelle, put lire le nom de son concurrent aux dernières élections. Mais, tout à coup, le chapeau se replia de lui-même, comme un gibus ; le plafond s’abaissa, les mures se rétrécirent, et Grandcadet, au comble de la surprise et de l’horreur, se trouva devant la Cour d’assises, entre deux gendarmes, et reconnut, sous les robes à manches rouges et sous les toques galonnées d’or du président et des deux assesseurs, son portier, son coiffeur et sa femme de ménage de Paris, tous trois ruinés dans le Panama. Et le président se leva et lut, d’une voix caverneuse, une sentence extraordinaire, qui condamnait le sieur Grandcadet, ancien député, à dorer la tour Eiffel à ses frais, dans un délai de six mois, et à être ensuite empalé sur le paratonnerre de cet édifice.

C’était trop affreux. Le parlementaire se réveilla en sursaut. Il faisait petit jour, M. Grandcadet reconnut les coteaux et les vignes de sa patrie électorale.

– Décidément, le civet ne me vaut rien, pensa-t-il. J’ai fait de bien stupides rêves. Mais chassons ces mauvais présages. Je suis sûr de ma circonscription. Pas de socialistes : et le seul candidat possible des monarchistes, le marquis de La Tour-Prend-Garde, partisan de don Jaime, n’est pas redoutable. D’ailleurs, nul nue connaît l’histoire de mes vingt-cinq mille francs. Du courage!

Une voiture attendait à la gare M. le député. La parfaite tranquillité de sa ville natale lui parut d’excellent augure. Sur son passage, le cheval blanc peint sur l’enseigne de l’auberge où se réunissaient les boulangistes ne se mit pas à hennir : « A bas les voleurs! » et le coq de fonte juché sur le clocher de l’église ne lui chanta point : « Panama », en guise de cocorico.

Dès qu’il fut chez lui, sa servante Thérésine, qu’il avait prévenue, lui servit du café au lait ; et, tandis qu’il le savourait voluptueusement :

– Monsieur Grandcadet, lui dit la jeune paysanne d’un air gêné, j’ai une chose ennuyeuse à vous avouer.

– Et quoi donc, ma fille?

– D’abord… c’est que je vais me marier.

– Avec Pierre, le bourrelier d’en face… Voilà deux ans que c’est convenu… Je le savais bien… C’est toujours pour la semaine prochaine?

– Oui… Mais voilà… C’est que pour me marier j’ai dû aller à confesse… et dire à monsieur le curé un tort que je vous avais fait…

– Du tort?… A moi?…

– Enfin, monsieur, pardonnez-moi, s’écrie Thérésine qui fond en larmes. Il y a que je vous ai volé… oui, que je vous vole depuis deux ans… et que je l’ai dit au curé, et qu’il m’a ordonné de rendre ce que j’avais pris… et que voulà votre argent, oh! jusqu’au dernier sou, je vous le jure!…

Et la malheureuse retire de sa poche sa main pleine d’or et de menue monnaie, qu’elle verse sur la table, devant son maître.

– Comment?… Vous me voliez! fait M. Grandcadet, plein d’étonnement et de colère.

– Hélas! monsieur, ne me perdez pas et ne le dites à personne, je vous en supplie!… Vous voyez bien que je n’étais pas trop malhonnête, au fond, puisque je vous ai tout rendu.

– Soit… C’est bon, laissez-moi, répond le maître avec impatience.

Et, resté seul, M. Grandcadet tombe dans une rêverie. N’allez pas vous imaginer, par exemple, qu’il songe maintenant à restituer, lui aussi, ses vingt-cinq mille francs de pot-de-vin! Une fois pour toutes, il considère le bénéfice comme acquis, et légitimement acquis. Non, devant l’action de cette pauvre fille, à qui le prêtre a rappelé le catéchisme oublié, c’est une réflexion de sociologue, d’homme d’Etat, qui vient à l’esprit de M. Grandcadet. Il rêve un moment. Puis il ramasse l’argent laissé par Thérésine, le fourre dans sa poche, et alors, – le croirait-on? – lui, le fougueux libre penseur, lui, qui a voté toutes les lois anticléricales, il murmure entre ses dents :

– On a beau dire. Il faut une religion… pour le peuple.

Extrait de Longues et brèves, publié en 1915